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Biographie De L'auteur

  • : Le blog de Joëlle Carzon écrivain du Loiret
  • : Ce blog est destiné aux écrivains et aux lecteurs qui aiment romans et poésies. Il présentera tous les écrits et toutes les activités de Joëlle Carzon, auteur de poèmes et romans. Ce blog n'est pas destiné à recevoir des messages violents, ou politiques, ou religieux. (Suite à un messages troublant reçu ce jour : 25/12/12)
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8 juillet 2013 1 08 /07 /juillet /2013 15:12

 

            Depuis quelques jours, je sais que je dois reprendre « Lucile à Paris » et je suis saisie d’angoisse à l’idée de raconter l’histoire (l’enfance surtout) de Pierre. Et pourtant je dois en passer par là. Lucile et Pierre à Paris, c’est d’abord Lucile à Conflans et Pierre à Saint-Denis. Nous étions tous deux nés dans le 75 car, dans les années 50 (et aussi je crois plus tard dans les années 60), Paris et sa proche banlieue étaient regroupés dans le département « Seine ». Paris n’a fait sa figure de reine solitaire que plus tard. Et les habitants du 93 d’aujourd’hui n’étaient pas alors considérés comme des voyous et des exclus. C’est vrai que d’après les récits de Pierre, Saint-Denis était alors pauvre, ouvrier et rempli déjà de gens qui avaient de grosses difficultés. Je suis angoissée à l’idée de raconter l’enfance de quelqu’un marqué dès sa naissance par l’abandon et la pauvreté. Je me dis que Lucile faisait partie des privilégiés alors que Pierre pas du tout. Mais ce n’est pas aussi simple que ça. Nous fûmes tous les deux abandonnés par nos parents, même si les miens hurleraient si je leur disais cela. Et pourtant j’ai bien été séparée de mes parents à ma naissance. Et Pierre…

 

            Pierre était né à Saint-Denis le 17 août 1959 (quatre ans après moi) d’une jeune mère d’origine bretonne (elle était de Lorient) et d’un père peintre en bâtiment. La jeune femme avait déjà un fils, sans doute d’un autre père que celui de Pierre.

 

            Pierre se souvient qu’on les laissait seuls son frère et lui, longtemps, si longtemps, et qu’on ne s’occupait pas d’eux. Encore bébés, les deux garçons essayaient de faire sécher les draps pleins d’urine en les étendant sur les murs.

 

            Une petite fille naît, peu de temps après Pierre, puis, quelques années plus tard, une autre petite fille. Le père abandonne le foyer.

 

            C’est la détresse, la grande détresse. La mère ne travaille pas. Elle ne sait comment s’occuper des quatre enfants. Un jour, elle les prend par la main –la petite bébé encore dans les bras - et va les abandonner à l’Assistance Publique. Pierre fut séparé de ses sœurs, mais jamais de son frère aîné.

 

            Pendant quelques années, c’est donc l’Assistance Publique, l’Assistance Publique des années 60 où les « surveillants » (appelons-les comme ça) ont les longs cheveux des hippies et pourtant obligent les enfants à se mettre à genoux pour les punir et les frappent avec des serviettes mouillées.

 

            La grand-mère (la mère du père) obtient la garde de ses petits-enfants, et ils vont vivre dès lors dans une minuscule maison de Saint-Denis avec elle. Elle est communiste. Tout le monde est communiste à Saint-Denis. Pendant la guerre, elle a travaillé dans une usine de chocolat où les ouvriers pissaient dans les préparations pour lutter contre l’ennemi nazi. Pierre vit sa grand-mère une fois cracher dans la main d’un élu de droite sur un marché. Au Premier Mai, les enfants distribuent, sans être payés bien sûr, le muguet pour le parti Communiste. Les enfants travaillent dur à plier des tracts et à les distribuer. Pierre travaille sur les marchés. Il semble qu’on n’ait rien contre le travail des enfants dans les années 60. Beaucoup plus tard, de « mon » temps, devenu flemmard professionnel, Pierre dira à qui voudra bien l’entendre : « Moi je travaille depuis que je suis haut comme ça. » La grand-mère est dure. Je suppose qu’elle s’occupe bien d’eux, qu’elle les nourrit très correctement, mais ils n’ont le droit à rien, n’ont pas le droit de rapporter des livres à la maison (Pierre aime lire), et elle les frappe. Le soir, Pierre, son frère et ses sœurs se mettent le nez dans l’entrebâillement de leur unique chambre pour essayer d’obtenir des bribes de la télévision qu’ils n’ont pas le droit de regarder. Pierre se souvient de tous les programmes. Sa grand-mère se penche vers le bas de la télévision pour essayer d’apercevoir le reste du corps des speakerines. Elle les aime ses petits-enfants. Je suppose qu’elle les aimait puisque l’unique fois où je la vis (au mariage de la plus jeune sœur de Pierre qui avait épousé un horrible voisin terriblement plus âgé qu’elle pour échapper à la maison de sa grand-mère où elle était restée toute seule – nous ne fîmes qu’une apparition à cet horrible mariage), elle se plaignit avec un regard très triste et très déçu de la désertion de Pierre. Pierre aime les comiques ; il aimera plus tard Coluche (et avec moi, passionnément, Pierre Desproges). Il a une passion pour Fernand Reynaud. Un jour, il réussit à acheter un livre de sketches de Fernand Reynaud, le jette et le déchire dans un caniveau pour pouvoir le rapporter à la maison et ainsi dire à la grand-mère qu’il l’a trouvé dans la rue car elle lui demanderait où il a eu l’argent.

 

            Pierre a un joli visage un peu féminin, avec de belles lèvres. Il est souvent ennuyé par des attouchements dans les transports publics. Deux voisins le violent alors qu’il est encore très jeune. Il ne sait pas ce qui se passe, mais en parle quand même à la grand-mère qui met le holà.

 

            C’est pour ça, pour tout ça, que cela me semble si difficile d’écrire ce chapitre. Mais l’injustice est là. L’injustice sociale. Et la mauvaise conscience. Ma mauvaise conscience éternelle. Et puis mon histoire de Paris passe obligatoirement par celle de l’histoire de Pierre à Saint-Denis.

 

            L’injustice sociale, l’injustice scolaire. Lorsqu’il reprend l’école après l’Assistance Publique, on ne sait pas d’où il vient, le directeur d’école ne sait pas où le mettre, alors on le met avec les plus déshérités, on le fait redoubler une classe où il s’ennuie car il a déjà tout fait ce qu’on lui apprend. Alors il décroche et c’en est fini de l’égalité des chances. J’ai déjà entendu cette histoire plusieurs fois dans ma  vie. Si vous n’avez pas de parents qui viennent gueuler auprès des enseignants, de toute façon on vous laisse sur le bord de la route.

 

            Je me souviens quand même de cette anecdote : un jour, devant les mauvais résultats de l’enfant, on lui fait passer un test de QI. Il se révèle qu’il a un QI supérieur. La grand-mère le frappe alors, sans doute pour le punir de faire exprès d’avoir de mauvais résultats.

 

            Pierre est intelligent, sensible, très fin, subtil, doué, il dessine, il écrit. Infernal gâchis. Je suis absolument révoltée, moi qui fus prof et qui fis partie de ce système.

 

            Un jour, Pierre se sauve de chez sa grand-mère, veut aller vivre chez son père. Il y va. Je crois qu’on lui ouvre la porte, qu’on ne sait que faire de lui, qu’on va rechercher la grand-mère qui arrive, lui demandant pourquoi, mais pourquoi grands dieux, il s’est sauvé.

 

            Il y eut plusieurs épisodes, des vacances, où Pierre se retrouva chez des étrangers bienveillants, et aussi chez son oncle dans le Périgord. Vacances magiques et heureuses. Pierre adorera toujours la campagne. Il rêvera que quelqu’un l’adopte : les gens bienveillants, son oncle… Moi aussi j’ai toujours cherché, d’une certaine façon, à me faire adopter : par des profs, par les amis de mes parents, par mes propres amis plus tard. Je m’installais chez des couples en espérant qu’ils allaient me dire de rester !

 

            Il y avait aussi, chaque année, l’intermède merveilleux de la colonie de vacances des enfants de Saint-Denis : à Saint-Gilles-Croix-de-Vie. C’était un bord de mer sauvage, avec des marais. Une année, ils arrivèrent et les beaux paysages de Vendée avaient été détruits, bétonnés. Ce fut un coup terrible pour les enfants. La nuit, ils se relevèrent et cassèrent toutes les vitres des affreux immeubles. J’ai connu ce genre d’épreuve moi aussi dans les années 60-70, quand on s’amusa à souiller le patrimoine français, pour certains beaux villages des Alpes.

 

            Pierre chercha toujours, pendant des années et des années, à se sauver de Saint-Denis et de chez sa grand-mère. Se sauver, se sauver. Aller ailleurs, loin. Fuir cet horrible endroit, ces horribles voisins, ces communistes obtus, ce destin. Adolescent, Pierre s’inscrivit au Parti Communiste, son frère aussi. Les réunions de cellules le guérirent très vite. Il était libre, en tout cas se voulait libre. Ce qu’il fallait c’était échapper à tout bourrage de crâne et fuir de cet endroit, de sa grand-mère, de ce désastre. Fuir l’école technique, fuir la petite maison où ils étaient tous entassés.

 

            Par deux fois (ou trois ? j’ai perdu le fil de ces fuites), il s’engagea. Dans l’Armée de l’Air et dans la Légion étrangère. Pour la Légion étrangère, quand il arriva, il faisait encore pipi au lit. On le découvrit le premier matin, on lui fit un « cassage de gueule » en règle et on lui dit de s’en aller. Pierre fut guéri !

 

            Et puis (on se rapproche de moi), il dut « réellement » faire son service militaire. Qui se termina très mal. Après une « rébellion avec arme », il dut faire un an de prison. Très longtemps après, à Trescléoux, je voulus que Pierre vote et on l’inscrivit à la mairie. On découvrit le matin du vote qu’il était privé de ce droit, sans doute à la suite de cette histoire, mais Pierre l’ignorait. Il put enfin voter quelque temps après.

 

            La prison pour un garçon qui ne rêvait que de campagne, de mer, de liberté. Il flirta dangereusement avec les Témoins de Jéhovah, eut des criminels perdus pour voisins de cellule, mais aussi écouta France Inter et lut beaucoup. On lui demanda de s’occuper des livres. Un animateur le prit en affection et lui fit découvrir le cinéma à sa     sortie.

 

            « Tu finiras au bagne. » C’était ce que sa grand-mère lui disait, ou quelque chose comme ça. Pierre disait de lui-même : « Bon à rien, bon à tout. » Quand j’écoutais les histoires de Pierre (qui se racontait très bien), je me croyais au XIXè siècle. C’était du Dickens, du Jules Vallès. Je me disais : « Mais pourquoi tant de souffrance, tant de malheur ? Pourquoi fait-on ainsi du mal aux enfants ? » Il m’arrivait d’en pleurer. Pierre me disait gentiment : « Toi aussi tu as souffert. » (Oui.) Et malheureusement je me disais aussi : « Mais maintenant, Pierre est avec toi. Il t’a. » Comme si la petite Lucile, avec toutes ses souffrances personnelles, avec sa dépression latente, avec ses doutes et son absolu manque de confiance en soi, allait pouvoir effacer tout ce gâchis d’enfance.

 

            Entre les séjours à l’Armée, il y eut un espace ensoleillé, mais je suis incapable de le situer. Pierre disait : « Quand je voyais mes amis de Saint-Maur ». C’était une autre ville que Saint-Denis, un peu moins défavorisé. Ces amis étaient liés à une bibliothèque. Une de ces bibliothèques municipales gratuites que Pierre aima et fréquenta toute sa jeune vie. Ces amis le prirent sous leur aile et Pierre eut alors ses premiers amis « classe ». Avant Jules, Sonia, moi… Il lisait les classiques, mais aussi de la B.D. Beaucoup de B.D. L’évasion parfaite. Pierre adorait Corto Maltes.

 

            Je revois Pierre plongé dans ses B.D. le soir au lit. Je pouvais lui parler… Il n’entendait plus rien. Corto Maltes et les ailleurs. Saint-Denis a complètement disparu, enfoui sous l’imaginaire. Je crois que Pierre et moi avons toujours vécu dans un autre monde, complètement inadaptés à celui-ci.

 

            Quand j’étais toute petite, dans la rue Jules Ferry à Châlette, mémère Lucile me confiait à une nourrice pendant la journée, madame T. Il y avait trois petits garçons orphelins chez madame T. Deux plus grands que moi, un de mon âge. C’était mes petits frères d’infortune. Après tout, mes parents aussi étaient loin. Plus d’une fois, ils se firent disputer à cause de moi. Pourquoi ? Parce que j’étais une fille ? Parce que je rapportais plus à madame T qu’eux ? En tout cas, je les gardai dans mon cœur et j’eus mauvaise conscience à cause d’eux. Ma mauvaise conscience de toujours. Qui sait si vingt ans plus tard, Pierre ne fut pas pour moi un de ces trois petits garçons ? Un orphelin, quelqu’un à cajoler, à choyer, quelqu’un à qui je dirais : « Tu n’as pas de parents, mais je suis là, moi, Lucile. Je t’aime. Je nous aime. Nous nous en sortirons. »

 

            Nous ne nous en sommes pas sortis. A part peut-être, un peu, dans ces années-là, dans ces jeunes années 80 où Paris brillait de nos lumières à nous : Rohmer, Jim Jarmush, Higelin, le XIVè arrondissement et la rue de l’Abbé-Carton et Jules…

 

            Pierre et Lucile. Autrefois. Pierre, mon pauvre « petit canard ». Mes années, mes chères années, celles où je voudrais dire : « Alors nous étions heureux. »

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13 juillet 2013

 

Je suis en train d'écrire : "Jules, l'enfant de Valenton" (de "Lucile à Paris"), mais il y a des choses du passé, dans doute, qui ne sont pas destinées à être sur la toile. C'est si loin et cela me paraît si proche. Ai-je eu une vie agitée ? Ou y a-t-il eu autour de moi des amis qui avaient une vie agitée ? Mes amis actuels me voient sage et douce. Qui voudra savoir ce qui s'est passé entre Jules, Pierre et moi auront droit au récit sur papier.

Le prochain chapitre sur mon blog sera donc le XIII.

 

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commentaires

parent daniel 17/09/2013 12:10

Bonjour Joelle

Je viens de lire quelques chapitres concernant Pierre (M.M de ses initiales et ZENITRAM de sa signature d'artiste). Il se trouve que nous sommes amis Pierre et moi, je tiens juste à t'informer
qu'il va bien (selon les jours), qu'il a vu Higelin en 2O11 à Moëlan-sur-mer et qu'il espère le voir au théatre de cornouaille à Quimper. Il y a tellement de choses à dire concernant Pierre que je
vais juste te proposer de me contacter si tu souhaites avoir + de nouvelles.

Je te laisse mon tel: 06 42 11 30 07.

Joëlle Carzon 17/09/2013 13:28



En quelques jours, vous êtes la 2è personne à me donner des nouvelles de "Pierre".


J'ai eu des nouvelles pas mal détaillées par l'autre personne qui m'a contactée. Merci de m'avoir écrit.


ça serait bien si vous ne lui disiez pas que j'ai écrit ce chapitre. Mais est-ce possible ?...


Je suis contente d'avoir de ses nouvelles, mais je ne tiens pas à avoir des contacts plus approfondis.


Ce blog reste littéraire. Enfin j'essaie... Encore merci, et toutes mes amitiés. JOELLE


 



julie zan 07/09/2013 21:29

C'est surtout ce texte qui me trouble, il y'a énormément de similitudes dans ses histoires sur son enfance et ce que vous écrivez c'est pour ça que je me permets de vous en faire part.N'hésitez pas
à m'écrire.

juliezanparis@yahoo.fr