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Biographie De L'auteur

  • : Le blog de Joëlle Carzon écrivain du Loiret
  • : Ce blog est destiné aux écrivains et aux lecteurs qui aiment romans et poésies. Il présentera tous les écrits et toutes les activités de Joëlle Carzon, auteur de poèmes et romans. Ce blog n'est pas destiné à recevoir des messages violents, ou politiques, ou religieux. (Suite à un messages troublant reçu ce jour : 25/12/12)
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15 mai 2013 3 15 /05 /mai /2013 15:13

 

 

            Marc avait de larges épaules, de beaux cheveux bouclés blonds (un casque que j’admirais de loin à l’étage d’anglais de Nanterre, c’était l’époque où les veinards aux cheveux bouclés voulaient tous ressembler à Angela Davis), un visage régulier et… une voix. Une Voix. Oh, cette voix de basse, la voix des hommes, de l’Homme, une voix qui a disparu aujourd’hui (et depuis déjà au moins trois décennies) ! Cette voix, c’était une promesse, une caresse, le côté flatteur (je n’en pouvais plus alors, je me pâmais) de la fille des A.G.P. qui me disait : « Un homme a téléphoné pour toi, c’était personnel, et il avait « une voix »… » Une voix. La voix de Marc. La voix du cinéma, la voix des prochains week-ends, la voix de l’amitié, la voix de l’Ami. J’avais un ami garçon, moi, la petite Lucile aux cheveux plats, passionnée, mais passionnée avec sa toute, toute petite voix.

 

            J’avais une voix de souriceaude timide qui m’a bien desservie par la suite.

 

            « Viens ! » me disait Marc Valloire. Mais Viens selon Marc cela ne voulait pas dire comme vous pouvez le penser Viens chez moi faire ce que vous pouvez imaginer, « viens » ça voulait dire « viens avec moi au cinéma ».

 

            Marc était un pur esprit, un elfe, il volait au gré des films qui passaient dans Paris, il me disait « viens » et je le suivais d’un cinéma l’autre, nous étions des avions, nous volions d’un quartier à l’autre de Paris, pour un film, pour un cinéaste, pour un acteur, nous étions des avions vivants, pleins d’ardeur et de chaleur. Nous parlions un peu de littérature, je parlais un peu de ma mère, lui de la sienne (rapports violents) et nous parlions de cinéma, de cinéma, et encore de cinéma… Nous avions le cœur battant cinéma. Nous allions au rythme des images de cinéma. Nous nous appréciions, nous nous aimions par et pour le cinéma. Rien d’autre n’existait, nous n’avions pas de mains, de pieds, de genoux, de sexe, nous vivrions, il nous arriverait de vivre et de mourir dans une salle de cinéma.

 

-         Que cherches-tu exactement auprès de lui ? disait Sonia.

 

Elle ne comprenait pas et avait raison de ne pas comprendre.

 

Je cherchais le couteau dans l’eau de Polanski, le rêve de Denise (l’héroïne du « Bonheur des Dames » -Marc avait adoré Zola au lycée), le mystère des rapports humains de « Violence et Passion » de Visconti, le trouble d’un poème inachevé ?

 

-         Mais emmène-le chez toi ! disait Dominique, une copine plus prosaïque.

 

Mais Marc venait chez moi parfois, rue de Saintonge. Une fois, après une soirée chez Dominique, il y avait même dormi.

 

            Tic tac, tic tac, faisait le réveil. Un vieux réveil. Une sorte de gros réveil argenté, un « machin », un cadeau de ma mère qui l’avait sans doute hérité de ma grand-mère.

 

            Je m’étais relevée pour l’enfermer dans un placard, au grand soulagement de Marc. « Ah bon ! » avait-il dit de ce ton sec qu’il prenait si souvent et qui pouvait vous terrifier.

 

            Mais en 1979, j’étais si naïve que je n’étais pas encore terrifiée. Rien ne m’étonnait. Il ne se passait (semblait-il) jamais rien et je n’étais pas étonnée. Jules était seul, Marc était seul, et cela ne m’étonnait pas. Pas de petites amies. Je croyais les hommes timides, ou alors c’était des lonesome cowboys. Cowboy solitaire, comme Marc avec ses joues creuses, son ton pète-sec et ses courses d’un cinéma l’autre.

 

            Je l’admirais. Il écrivait dans « Image et Son ». Je croyais encore que moi aussi, un jour, j’écrirais pour une maison d’édition. Comme ça. D’un coup de baguette magique.

 

            Après tout, nous étions à Paris. Je ne savais pas encore que je n’étais rien, que je n’étais pas allée au lycée Henri IV, que je n’avais pas fait Khâgne-Hypokhâgne ; je ne m’étais encore curieusement pas aperçu que je n’étais pas une combative. Par on ne sait quel miracle j’avais eu une Licence et une Maîtrise d’anglais, et puis je m’étais arrêtée là. Mais j’avais toujours cru que je deviendrais écrivain.

 

            Marc était bien critique de cinéma ! On s’appréciait, oui, on s’appréciait, n’était-ce pas déjà comme un peu de magie ?

 

            Le cinéma est magique. Marc participait de cette magie.

 

            Il fallait travailler (je venais de familles ouvrières ; même devenu technicien mon père parlait toujours de « l’usine » et utilisait un argot d’ouvrier). C’était comme ça. Dans ma tête, à vingt-deux ans, on travaillait. Et je travaillais aux A.G.P., rue de Châteaudun.

 

            Klaus, en Allemagne (c’était un ancien « assistant » que j’avais connu en Angleterre), m’avait dit : « Tu n’es pas plus qu’une employée dans une compagnie d’assurances parce qu’il est moins demandé aux filles qu’aux garçons. Les garçons, on les pousse, on les force à être plus ambitieux. »

 

            J’avais trouvé ça idiot.

 

 

            Un jour.

            Un jour, de toute façon, je serais Françoise Sagan. Echarpe au vent dans une voiture en Normandie. Je ne pensais pas à l’argent. Je pensais juste à l’écharpe au vent. Et à la Normandie. La liberté en fait.

 

            J’avais envoyé, étudiante, un bel article (bel article à mes yeux) sur Bernard Frank, l’ami de Sagan, au « Magazine littéraire », mais on ne m’avait pas répondu.

 

            Ça ne m’avait fait ni chaud ni froid. J’étais poète et romancière, pas critique littéraire. Le critique c’était Marc.

 

            Je mettais des croix dans des cases aux A.G.P., dans le secteur des sinistres (non, sans rire, l’énormité de la chose me saute aux yeux aujourd’hui), il fallait bien bosser.

 

            Bosser pour aller au cinéma le soir et le week-end. 1979 a été le début calme des boulots idiots et abrutissants que j’allais faire pendant…

 

            Je fréquentais des Sonia musiciennes, des Jules aux cheveux longs, des Cyril dessinateurs, et des Marc critiques de cinéma, et je ne me révoltais pas.

 

            A gauche toutes, mes amis manifestaient (pour quoi ?) et moi j’ouvrais grands les yeux sur la fenêtre du mensonge permanent. Le ciné.

 

            Marc et moi vivions ailleurs.

 

            A Paris et ailleurs.

 

            Partout.

 

            Dans le monde entier.

            Cinés français, polonais, japonais… Et américain bien sûr.

            Ciné, fenêtre du vol des vies.

 

            Je travaillai un an aux A.G.P., mais de cette année-là je ne me souviens que de mes discussions avec Marc, du rire de Jules, des airs de guitare de Sonia, et de Rivette, Polanski, un reste de Visconti, Humphrey Bogart et les cinémas Action, et le cinéma italien en noir et blanc que Marc me faisait alors découvrir.

 

            Et du chat du cinéma de Frédéric Mitterrand dans le XIXè qui se baladait dans la salle de café et qui venait s’asseoir sur les genoux de Marc. Marc tranquille et serein, fumant sa cigarette. Ce chat, c’est le Paris-Ciné de ma jeunesse.

 

            Il y a ce jour devant moi un réveil avec des genres de chats du Cheshire, un gros sur le côté, et un petit dessus. J’ai toujours aimé les gros réveils.

 

            Comme le réveil que Marc me demanda de ranger dans le placard la nuit où il ne vint pas me rejoindre dans mon lit.

 

Marc c’était le vent,

L’ange des écrans,

Un écrin de cheveux blonds

Pour l’amoureuse en devenir,

La femme aux hommes passants. 

 

 

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