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Biographie De L'auteur

  • : Le blog de Joëlle Carzon écrivain du Loiret
  • : Ce blog est destiné aux écrivains et aux lecteurs qui aiment romans et poésies. Il présentera tous les écrits et toutes les activités de Joëlle Carzon, auteur de poèmes et romans. Ce blog n'est pas destiné à recevoir des messages violents, ou politiques, ou religieux. (Suite à un messages troublant reçu ce jour : 25/12/12)
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8 octobre 2012 1 08 /10 /octobre /2012 14:58

CHAPITRE II

Juliet Berto, volume 1

 

 

“Viens, viens !” me disait Marc me tirant par la main.

 

 

Nous prenions le métro, le bus, nos jambes... Nous allions dans les quartiers de Paris les plus insolites. C’étaient parfois des quartiers pas très chic, des quartiers sales sous des ponts aériens. Souvent, c’était plutôt à Odéon ou aux Champs-Elysées. Emergeant de nos bureaux, nous courrions au cinématographe. Nous mangions à peine. Pas le temps de se nourrir. On se nourrissait d’images. Il fallait rattraper le temps perdu quand nous étions étudiants, nous avions alors si peu d’argent de poche, et il fallait compter le moindre sou. Vite, on se rattrapait. A nous les festivals de toutes sortes, cinéma italien, chefs-d’œuvre et nanars du cinéma français, festival Bresson, festival Mizoguchi... Vite ! A la Cinémathèque de Chaillot, on ressortait alors les Hitchcock en copies neuves, nous fîmes la queue en riant de joie devant Nathalie Sarraute qui pestait à cause de la foule pour la copie neuve de “Vertigo”. Nous voyions trois films par jour les week-ends. Parfois j’en avais des vertiges.

 

 

Le cinéma dans ma vie avait remplacé la littérature. Etudiante, j’avais lu Julien Green, Bernanos, Mauriac, jusqu’à intoxication. Et j’avais lu tous, je dis bien tous, les classiques de la littérature mondiale. Je tombais amoureuse des écrivains. Je m’endormais au milieu des pages. Juste avant de trouver mon premier boulot, je m’étais avalé A la Recherche du temps perdu sans sourciller, tout en ayant parfaitement conscience que la folie-littérature était terminée, que j’allais bosser nom de Dieu, que mon temps précieux allait m’être volé, et que j’allais tomber dans une autre folie.

 

J’avais aimé le cinéma à quinze ans, dix-huit ans, grâce à ma mère qui n’hésitait pas à sauter dans le train le samedi pour aller à Paris boulevard des Italiens. Mais je ressentais l’insuffisance de ce UN film par semaine. Entre-temps, j’avais rencontré Marc dans le train Nanterre-Paris, au cours d’une grève des étudiants (contre Mme Saunié-Seïté ?), et nous avions bavardé. Marc habitait Conflans et était un ancien camarade de Sonia. Il était grand, blond, avec une couronne de cheveux fous ; il avait de larges épaules et une voix grave, une voix vraiment mâle (qui s’est perdue ensuite chez les hommes dans les décennies suivantes). Il était

 

tombé dans la marmite du cinématographe en voyant un jour par hasard Deux hommes et une armoire de Roman Polanski. Ensuite, il s’était enfilé tout Polanski, puis les français, puis le muet, puis le reste. Lorsqu’il commença à travailler au Haut-Commissariat, il mit sa place en danger plusieurs fois en quittant le bureau au milieu de la journée sous prétexte d’aller chercher un dossier... En fait, il disparaissait pour aller voir un film dans un de ces coins pas possibles, un film qui était à une heure précise dans un cinéma fantôme et qui ne serait plus à l’affiche le lendemain, il fallait voir ce film, question de vie ou de mort. Adieu Neuilly et ses réfugiés, bonjour Paris.

 

 

“Viens !” me disait Marc. Viens voir Les Enfants du Paradis, Les Contes de la lune vague après la pluie, Jean-François Bizot dans le noir du XIe, Le Mécano de la “General“, “viens, je vais te faire voir le film, le film des films, j’y ai emmené ma frangine et elle l’a déjà vu deux fois, je te préviens c’est long mais c’est vraiment formidable...”

 

 

Le film vraiment formidable, c’était Céline et Julie vont en bateau. Aujourd’hui, parfois, il me semble que je n’ai jamais aimé que Rivette, et le Paris de Rivette, et les villas hantées de Rivette, et Dominique Labourier et Juliet Berto suçant des bonbons magiques dans des appartements de Montmartre. Et Juliet Berto. Elle était brune, elle n’était même pas jolie, et elle incarnait tout le charme, toute la séduction, tout le mystère, toute la liberté, que moi, Lucile Colline, j’aurais voulu avoir. Dominique la Rousse et Juliet la Brune, l’une suivant l’autre pendant des heures, et se retrouvant parfois dans une villa de roman du XIXe siècle où Marie-France Pisier et Bulle Ogier jouaient des garces fantomatiques en compagnie de Barbet Schrœder beau comme un camion. Dominique Labourier et Juliet Berto incarnaient les jeunes filles des années 70-80 que nous aurions voulu devenir, Sonia et moi. Sonia aurait été Dominique Labourier et moi Juliet Berto.

 

 

J’étais Juliet Berto-Lucile dans les rues du XVIIIe et Barbet Schroeder-Marc m’entraînait à l’assaut des petites rues montantes, vers tout là-haut le haut de Paname, j’étais essoufflée mais pour rien au monde je ne l’aurais dit à Marc, je l’aurais suivi dans tous les cinémas du monde, pour voir les films qui n’en finissent pas de Rivette, pour voir Métropolis dans le plus grand silence de la Cinémathèque, pour voir ces films italiens que je n’aimais guère, avec ces belles femmes plantureuses en jupons sur des lits bancals.

 

 

Marc aimait Polanski bien sûr, Jack Nicholson le faisait frémir, il aimait Henri Fonda parce que celui-ci lui ressemblait (ce que je me gardais de dire à Marc), nous tombions amoureux de Sandrine Bonnaire, actrice toute fraîche du tonitruant Maurice Pialat.

 

 

Quand j’étais petite, j’étais amoureuse de Jean Marais. Maintenant, j’étais amoureuse des acteurs, mais je crois que j’étais surtout amoureuse des metteurs en scène. Je savais les têtes qu’avaient Rivette, Bresson, Rohmer et Truffaut. Je mourais d’envie de faire partie de la cohorte des filles renversées par François Truffaut. Dans mes rêves, un monsieur metteur en scène de cinoche avait remplacé le beau visage à la Greco de François-Régis Bastide.

 

 

On appelait le cinéma “le 7e Art“. “Viens !” me disait Marc. Il était pressé, déjà ailleurs. “Mais dépêche-toi donc, Lucile, dépêche-toi, nous allons louper la séance !” Le 7e Art nous enveloppait, nous faisait bouger, avancer, nous faisait vivre, nous servait de nourriture et d’eau. Le toit du cinéma était le toit de l’art. Les murs du cinéma pouvaient s’effondrer sans problème. A nous les aventures, les amours, les grandes histoires, les stars, les étoiles. “Viens”, me disait Marc. Je courais, ou plutôt je m’envolais, vers le rêve et les étoiles, vers le septième ciel.

 

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