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Biographie De L'auteur

  • : Le blog de Joëlle Carzon écrivain du Loiret
  • : Ce blog est destiné aux écrivains et aux lecteurs qui aiment romans et poésies. Il présentera tous les écrits et toutes les activités de Joëlle Carzon, auteur de poèmes et romans. Ce blog n'est pas destiné à recevoir des messages violents, ou politiques, ou religieux. (Suite à un messages troublant reçu ce jour : 25/12/12)
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19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 17:05

Rue Lécluse, Pierre me fabriquaun bureau avec deux caisses et une planche sur laquelle il peint un joli paysage. Nous étions pauvres, d’une pauvreté chronique que je ne cherchais pas à expliquer (IL Y AVAIT des explications) et que j’acceptais comme si elle était naturelle (enfin, c’est plus compliqué que ça, j’en reparlerai sans doute par la suite pour raconter ma vie avec Pierre). Et je trouvai mon bureau charmant. Au-dessus, j’accrochai un paysage de montagne offert par Cyril. On commençait alors à m’offrir des dessins et des peintures, ce que mes amis ont fait  toute ma vie. Pierre, Cyril, et surtout Marc, dessinaient et peignaient. Tous trois allèrent étudier  (des cours du soir) à l’Ecole Boulle. Pierre très peu de temps, Cyril je ne me souviens pas, et Marc très sérieusement. Il songeait déjà à quitter ses Réfugiés de Neuilly (à l’époque le HCR recevait principalement les « boat people ») et qui sait ? peut-être même son cher cinéma ? Puis je rencontrai Jean-Baptiste et Pascale (1985) qui venaient des Beaux-Arts. Jean- Baptiste peignait et Pascale était mosaïste. Mais je rencontrai donc JB et Pascale plus tard, après l’histoire de ce bureau.

 

Pour l’instant, j’étais assise là, la tête dans les nuages comme d’habitude, devant ce bureau boiteux bricolé par Pierre qui n’avait fait aucune étude et venait d’une famille misérable et désunie de  Saint-Denis (en 2012, qu’on ne me parle pas des HORRIBLES familles du 93, elles existaient déjà en 1960, date de naissance de Pierre). Quand je relevai la tête, je voyais le paysage de montagne de Cyril qui, de même, n’avait pas étudié et avait souffert dans une famille déchirée. Sonia et moi, même combat ! Nous nous étions choisi des Sans-Familles

-Sans-Etudes, nous les ex-étudiantes en langues (Espagnol et Anglais, Université de Paris X-Nanterre).

 

(Aujourd’hui, en 2012, je vais faire hurler mes amis lecteurs, je comprends ces familles étrangères qui choisissent le futur époux de leur fille : ils cherchent à les mettre à l’abri. Sonia et moi étions plongées la tête la première dans…).

 

Mais nous étions en 1980-1981 et, sur ce bureau, j’écrivais des histoires de femmes libres qui travaillaient. Mes héroïnes cela dit cherchaient à grimper  dans l’échelle sociale et magouillaient avec leurs patrons pour faire prospérer l’entreprise (les « yuppies », vers 1984-85,sont nés dans ces années-là, non ?). Et, évidemment, elles tombaient amoureuses de leurs patrons. Je ris en écrivant cela : je sortais de Nanterre où j’avais lu de très près Jane Austen et Charlotte Brontë. Et d’ailleurs, dans la bibliothèque de ma mère, à Conflans, il y avait un vieil exemplaire de « Jane Eyre » (j’en respire encore l’odeur, je revois encore les illustrations vieillottes en noir et blanc de ce merveilleux ouvrage), « Jane Eyre » que j’ai lu à quatorze ans, et lu et relu par la suite, à Nanterre, à Paris, à Gien (en français, en anglais)… Et après tout (malgré les cris de révolte féministes de l’héroïne), que fait Jane ? Elle travaille, puis elle épouse son patron. Lucile, elle, à vingt-deux ans, s’était envolée pour l’Angleterre et, à vingt-trois, s’était élancée toutes voiles dehors, vers Paris. Sonia et moi ne voulions pas nous marier ; d’ailleurs franchement nous n’y songions même pas ! (Nous avions entre vingt-cinq et trente ans). A Nanterre, Sonia m’avait tenu des propos violemment anti-mariage. Moi, je ne savais pas. Je ne savais jamais rien : ni le jour des manifs, ni ce que j’allais faire plus tard, ni pourquoi je ne semblais pas plaire aux hommes.

 

Je tombais des nues à vingt ans comme je tombais des nues à vingt-six devant mon bureau peint en écrivant des romans qui allaient être publiés incessamment sous peu, bien sûr.

 

Un jour, Sonia me parla des souvenirs de sa mère. Une radio avait lancé un concours auprès des personnes qui avaient l’âge que j’ai aujourd’hui (tiens !)  et madame Ramais avait écrit ses souvenirs d’enfance. Je m’intéressais toujours à ce qu’écrivaient les autres (j’ai toujours été une écrivain, mais une écrivain-lectrice) et je réclamai le manuscrit.

 

Le manuscrit de madame Ramais était donc là, sur mon bureau peint de son paysage bleu, c’était un gros manuscrit, et je le lus, et il était remarquable. La mère de Sonia évoquait avec amour son grand-père et son fameux verre qui n’était jamais lavé, que lui seul avait le droit de toucher. Mais elle racontait surtout « son » Exode d’enfant et c’était extraordinaire, épique. Elle racontait entre autres le bombardement du Pont de Gien (Gien où j’habite aujourd’hui). C’était un monument littéraire.

 

Sonia m’expliqua que sa mère avait voulu se justifier aux yeux de ses enfants, se faire pardonner. SE JUSTIFIER DE QUOI, SE FAIRE PARDONNER QUOI ? Des bombardements des Allemands (et des Italiens me semble-t-il me souvenir), d’avoir souffert petite fille ? Je ne compris pas. Et aujourd’hui, moi aussi (et pourtant je n’ai pas d’enfants), j’essaie de me justifier, d’expliquer. Me justifier d’avoir été complètement indifférente à la politique de ces années-là (1979-1987) ? Expliquer qu’on était jeunes et qu’on avait envie que la vie soit un cinéma permanent.

 

Quelle radio avait demandé ces mémoires aux gens de la génération de mes parents ? C’était l’époque de la naissance des radios libres. Je ne me souviens pas du tout des « radios libres ». Nous écoutions, Pierre et moi, les émissions sur la musique (Jean-Louis Foulquier…) pour Pierre, et les émissions de Claude Villers (Le Tribunal des Flagrants Délires).  En 1980, je n’écoutais plus « le Masque et la Plume » depuis plusieurs années, je ne sais plus pourquoi… Parce ce que Jean-Louis Bory était mort ?  Et puis Bastide était-il devenu ambassadeur pour Mitterrand ?  Beaucoup plus tard, Pierre me fit des crises de jalousie lorsque je réessayai de retrouver mes critiques du « Masque et la Plume ». Exit le Masque, exit le Grand Amour de mes vingt ans. (Pierre savait très bien que j’avais été éperdument amoureuse de François-Régis Bastide et peut-être avait-il peur que je retombe amoureuse d’un autre Bastide ?)

 

Est-ce que, dans les années 80, les mauvais souvenirs ressortaient, amplifiés par des Historiens qui en avaient plus qu’assez d’entendre parler des Noël-Noël  et de la Glorieuse Résistance ? Est-ce que j’avais enfin intégré que ma grand-mère (et sa propre mère, Léontine Moreau) avaient adoré Pétain et que certains de mes amis étaient juifs ?

 

A Ville-d’Avray, à la fin de mes études, je me revois dans cet appartement très chic des parents de Mathilda. Déjà à cette époque, je ne me sentais pas concernée par le terme « lutte des classes ». Je croyais tellement à la simplicité dans les rapports entre les gens et à l’égalité, que l’aisance ou la pauvreté des uns et des autres ne m’émouvaient pas plus que ça. A mes yeux, nous étions tous égaux et la beauté de Ville-d’Avray ne me mit nullement en concurrence avec Mathilda. Elle était jolie, avait de très beaux yeux bleus et était à moitié juive (sa mère était Bretonne), ce que j’appris ce jour-là. Tout à coup (de quoi parlions-nous donc ?), elle se mit à pleurer. Elle me raconta que, pendant la guerre, son grand-père était très malade et que ses deux fils ne voulaient pas le laisser là, à Paris. Il se suicida pour leur permettre de partir. Le père de Mathilda put ainsi, avec son frère, franchir les Pyrénées et gagner l’Espagne.

 

Je ne peux pas raconter cette histoire à voix haute, cela me fait monter les larmes aux yeux. Je me souviens de l’appartement clair, de la beauté de Ville-d’Avray qui était le lieu du « Lac » de Camille Bourniquel, l’un des plus beaux romans que j’aie lus   dans ma vie. Dans « Le Lac » d’ailleurs, au milieu de la beauté tranquille et d’une bohème enchanteresse, surviennent la guerre, la Résistance et la mort.

 

Mitterrand faisait porter des gerbes sur la tombe de Pétain.

 

 

 

Je voulais parler du bonheur de ces années-là et ce sont ces histoires (l’Histoire) qui me reviennent en tête. Les visages de mes amis étaient les visages de leurs parents. Marc portait en lui, gravé au cœur, le portrait de son grand-père collabo. Derrière Jean-Baptiste et         Mathildaflottaient les ombres des morts. Et dans l’album de ma famille, malgré les opinions politiques de mes parents, , il y avait le portrait de ma grand-mère Lucile, secrétaire au Bureau de Ravitaillement, fière  devant un portrait de Pétain.

 

Je n’avais pas lecœur lourd dans les années 80. Il me semble que j’avais le cœur léger et que nous vivions une sorte de bohème aménagée en nouvelle bohème d’un Paris accueillant.

 

Mais quelque chose, quelqu’un, un je-ne-sais-quoi cherchaient à me faire sentir coupable.

 

Coupable, aux yeux de mes parents, de n’avoir pas choisi un ingénieur.

 

Coupable, toujours aux yeux de ma mère, de tirer le diable par la queue.

 

Coupable de commencer à en avoir plus que marre des problèmes de ma meilleure amie avec son Cyril (problèmes qui étaient –mais je ne le voyais pas du tout – les mêmes que les miens avec Pierre).

 

Coupable d’accepter sans broncher des boulots imbéciles et débilitants.

 

Coupable de ne pas avoir dit à Marc que je l’aimais, puis coupable de lui avoir dit que non réflexion faite je ne l’aimais même pas, puis coupable de l’avoir aimé, oui, finalement, et de ne le lui avoir jamais dit.

 

Coupable de ne pas pouvoir aider Pierre l’Imprévisible et le Vagabond.

 

Coupable d’un passé mystérieux où erraient mon grand-père prisonnier pendant la Seconde Guerre Mondiale (que j’avais été obligée de quitter à l’âge de sept ans pour rejoindre deux inconnus à Conflans-Sainte-Honorine) et les grands-parents malheureux de Mathilda et de Jean-Baptiste.

 

Coupable d’être née, bien sûr. Combien de fois ma mère m’avait-elle dit qu’elle avait essayé en vain de se débarrasser du fœtus que j’étais ?

 

J’aimais et j’avais aimé ma grand-mère maternelle plus que tout.

 

Non, décidément, je n'aimais pas du tout "le Chagrin et la Pitié".

 

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NOTE DE BAS DE PAGE :

Jean-Baptiste ne s'appelait pas "Jean-Baptiste". Il avait changé son prénom lorsqu'il était devenue artiste-peintre. Cela créa des drames et des malentendus -que je serais incapable d'expliquer ici-.

 

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