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Biographie De L'auteur

  • : Le blog de Joëlle Carzon écrivain du Loiret
  • : Ce blog est destiné aux écrivains et aux lecteurs qui aiment romans et poésies. Il présentera tous les écrits et toutes les activités de Joëlle Carzon, auteur de poèmes et romans. Ce blog n'est pas destiné à recevoir des messages violents, ou politiques, ou religieux. (Suite à un messages troublant reçu ce jour : 25/12/12)
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25 janvier 2013 5 25 /01 /janvier /2013 14:51

 

Pourquoi ai-je intitulé deux de mes chapitres précédents « Juliet Berto Volumes I et II » ? Pourquoi « volume » ? Il me semble que cela vient de Rivette et de ses films à épisodes, il se prenait un peu pour Eugène Sue. Est-ce dans « Merry Go Round » ou dans « Le Pont du Nord » qu’il y a ces « volumes » ?  Volume, ce serait donc Rivette que Marc et moi, puis Pierre dans la foulée, adorions. Mais volume, c’est aussi les livres. Mais volume, c’est aussi le poids. Le poids de nos vies, le poids de celle de Pierre qui allait s’abattre sur moi, la petite bourgeoise de Conflans, de lui l’enfant abandonné de Saint-Denis. On ne parlait pas du tout du « 93 » à l’époque (9/3) et, sur sa carte d’identité, Pierre était né dans le 75. Car, en 1960, on faisait encore à Saint-Denis l’honneur d’appartenir à Paris.

 

Très vite, Juliet Berto allait nous appartenir à tous. Marc m’avait emmenée voir « Céline et Julie vont en bateau », j’y emmenai Pierre à son tour, puis ce fut la sortie de « Neige » en 1981 et Juliet nous appartint à tous.

 

J’ignorais absolument la chanson d’Yves Simon :

 

« Sur les vieux écrans de 68

Vous étiez Chinoise mangeuse de frites

Godard vous avait alpaguée

De l’autre côté du miroir d’un café »

 

Peut-être que Jules,  Pierre et Sonia connaissaient cette chanson, je ne m’en souviens pas. J’ai toujours été nulle avec les chansons alors que mes amis vivaient avec plein de chansons dans la tête. Sonia d’ailleurs lisait les romans d’Yves Simon.

 

Juliet Berto nous appartenait, elle faisait partie  de nous comme « Neige » et son Montmartre plutôt sombre. Je n’ai jamais revu « Neige ». Jamais.  Je me souviens d’une neige qui tombait sur une piscine et des rues glauques de Montmartre. Et de flics perdus. C’est tout. En fait, je ne me souviens pas de « Neige ». Mais de Juliet Berto, c’est tout mon cœur et ma mémoire qui s’en souviennent. Elle est gravée comme un tableau, dans le musée de ma vie, neige ou pas.

 

« Neige » parlait de drogue bien sûr, et c’est sans doute cela qui avait frappé mes amis. Ils baignaient dans la fumée et les expériences bizarres dont Sonia me parlait parfois.

Mais je ne comprenais pas ce qu’elle me racontait.

 

Pour moi il fallait remplacer le mot « neige » par « brouillard ».

 

La tête en plein dans la brume, Lucile.

 

J’aime beaucoup « de l’autre côté du miroir d’un café » d’Yves Simon. Pierre venait très exactement de l’autre côté du miroir d’un café. C’était une apparition dans Paris où les cafés ont tant d’importance.

 

Pierre tomba amoureux de Lucile (pourquoi un vagabond tombe-t-il amoureux d’une demoiselle si propre sur elle ?).

 

Les samedis ou les dimanches, il m’emmena sur les bords de la Seine, puis dans les jardins du Palais-Royal.

 

Sur un bord de Seine, il était assis et roulait ses cigarettes lui-même. Et cela m’émut profondément (bien sûr que cela aurait dû m’inquiéter !) car toute ma petite enfance me retombait dessus en bouffées. Qui roulait ses cigarettes lui-même, le soir, avec cette même concentration ? Mon grand-père Sence (il se prénommait Jules comme notre Jules). Jules Sence l’ouvrier et le prisonnier de guerre (cinq années !), mon grand-père à moi, mon seul grand-père. C’était si merveilleux de revoir ces gestes-là.

 

Dans les jardins du Palais-Royal, nous fîmes le tour dix fois et Pierre voulut me séduire en me chantant du Nougaro. Oui, l’enfant de Saint-Denis de cette époque-là chantait du Nougaro. Pierre avait eu sa parenthèse enchantée, dans son adolescence catastrophique ayant suivi une enfance catastrophique, en fréquentant un an, pas loin de Saint-Denis mais pas à Saint-Denis, une bibliothèque et de jeunes amis qui eux allaient au lycée.

 

Il chantait les chansons de Nougaro, d’Higelin bien sûr (son Higelin, leur Higelin, qui allait devenir mon Higelin) et de Bobby Lapointe. Ce jour-là, dans les jardins précieux (et pas très grands finalement), il me fit sa prestation de Claude Nougaro. Claude de Toulouse pour nous les enfants de Paris, pour moi Lucile-Cinéma.

 

« Une petite fille en pleurs

Dans une ville en pluie

Mais qu’est-c’que j’lui ai fait… ? »

 

Etait-ce celle-là ? Place de la Concorde, place de la Concorde…
Ô Paris !

 

Etait-ce cette chanson-là, chanson rapide, vite vite, il fallait enchaîner les syllabes, les mots… ? Pierre aimait ce rythme à tout casser et la performance de la chose. Chanter une chanson de Nougaro, sans se tromper dans les paroles, pas une seule fois, et la chanter jusqu’au bout, dans un seul souffle. Vite. En me regardant dans les yeux pour me dire Je T’Aime.

 

Ou était-ce « le Cinéma » ?... Les deux me correspondaient. La petite fille en pleurs ou la petite fille insomniaque cinéphile ? Les deux c’était bien moi. Je le regardais chanter, il s’y prit à plusieurs fois avant de réussir à chanter la chanson de bout en bout. Oui, c’était une performance. Une performance émouvante. Bravo, Pierre, tu avais réussi ton coup. J’étais vraiment épatée.

 

« … j’ouvre : c’est toi !

Vais-je te prendre par les hanches

Comme sur l’écran de mes nuits blanches ?

Non : je te dis « comment ça va ? »

Et je t’emmène au cinéma… »

 

Oui, diable, c’était parfait. Les deux étaient parfaites, la ville en pluie ou la ville de nos écrans. La même : Paris.

 

Et Lucile à Paris qu’un garçon allait prendre par les hanches, enfin, c’était pas trop tôt.

-----

 

J’avais attendu François-Régis Bastide rue Jacob en 1975 et j’allais attendre un plutôt joli garçon (tellement plus jeune qu’un barbon !) très bientôt place Furstenberg où il travaillait alors. Après tout, on aurait pu croire que j’y gagnais au change. Un coursier contre un écrivain célèbre… Ouais, mais c’était un mignon coursier qui me chantait du Nougaro dans les jardins du Palais-Royal. Claude Nougaro rien que pour moi.

 

Dans mon beau Paris.

 

Je m’aperçois que je n’ai aimé des hommes qu’à Paris.

 

Loin de Paris, les visages des hommes se dissolvent dans les paysages. Dans les bois mousseux, dans les brumes de la Loire ou autre. A Paris, on estourbit l’insomnie, on « vous emmène au cinéma ». Pierre et Nougaro : j’étais étourdie-estourbie.

 

Plus tard, nous traverserions Paris à pied du nord au sud. De la place de Clichy à Montparnasse, puis jusqu’à la rue de l’Abbé-Carton dans le XIVè, là où allait habiter Jules. Les dernières années de Jules. 30, rue de l’Abbé-Carton. Une maison grise (pas un immeuble parisien) avec un petit jardin et un lapin dans le jardin. Les gins toniques du samedi soir devant le bar de Jules, rue de l’Abbé-Carton, Nelly la tête enveloppée d’un tissu indien, Nelly et sa cystite, Jean-Baptiste et Pascale, Pascale fragile et trop mince qui s’allongeait sur les lits, épuisée, un livre de Cioran à la main, Pascale aux mosaïques pleines de brumes et de petits trains (la vapeur s’échappait encore des trains de Pascale en 1985), Jeanny et ses bibis noirs, Jeanny et son chauffeur de taxi de mari kabyle invisible (il travaillait lors des soirées chez Jules), et cette discussion terrible qu’il y eut un soir entre Jean-Baptiste, un Kabyle et moi sur la place des filles dans la famille. Je me mis à pleurer (mais je n’allais pas bien ce soir-là), choquée qu’on puisse parler des filles ainsi. Il n’y avait jamais eu de Maghrébins dans mon entourage, dans notre entourage. Pas un seul Maghrébin dans ma classe de Terminale A à Poissy, ce fut quand ? Pas entre 1979 et 1986 en tout cas. Pas chez Jules.

 

Au moment des jardins du Palais-Royal, j’habitais encore rue de Saintonge. Puis j’allais céder mon appartement pour la rue Lécluse (au numéro 8). Pierre habitait une chambre au 6è étage dans un quartier chic de Paris. Ou il habitait chez Jules.

 

Oui, Pierre chez Jules. Sonia, Cyril et moi nous ne nous étonnions de rien. Marc seul et mystérieux entre Conflans et Levallois. Tous ces types seuls, ça aurait dû nous paraître bizarre. Mais Sonia avait appris la vie « avec les hommes » (me dit-elle vingt-cinq ans après et moi j’avais appris quelques « trucs » en lisant des romans de Jacques Sternberg, un écrivain que j’avais rencontré lorsque, à vingt ans, je courais désespérément après les vieux écrivains. Il n’y avait pas Internet dans les années 70. Sonia et moi n’étions pas allées voir « Emmanuelle »,  nous n’en aurions d’ailleurs même pas eu l’idée. J’avais des copines vierges à Nanterre. Plein.

 

Etions-nous des niaises ?

 

Non, nous n’étions absolument pas des niaises. Nous avions été élevées comme ça, dans l’ignorance totale instituée par madame Ramais pour Sonia, et moi, dans l’ignorance déjà de mon propre corps (nous avions eu, c’est vrai, des cours d’initiation à la sexualité en classe de Troisième, mais le prof me faisait tellement peur, et il racontait les choses de manière si froide, que je n’avais rien compris). Nous devions être sages, étudier et TRAVAILLER. Ma grand-mère pensait que je pouvais me marier un jour, ma mère pas du tout. Lucile, cette gourde, mariée !

 

Après Bastide et un prof de Nanterre qui m’avaient fait croire que je pouvais effectivement plaire (mais j’étais tombée des nues), j’avais oublié et étais retombée dans une espèce de doute assez terrorisant. Pierre me fit à nouveau croire que j’étais une femme.

 

Mais il était si jeune. Et il arrivait de la planète Mars, un mélange de Saint-Denis et de Dickens. Et moi, les yeux fermés, je me disais que peut-être…

 

Peut-être.

 

Je n’étais pas amoureuse. Il avait juste surgi dans l’appartement de Jules.

 

Il était là, il ne me terrifiait pas trop.

 

« Une petite fille en fleurs dans une ville en pluie… »

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