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Biographie De L'auteur

  • : Le blog de Joëlle Carzon écrivain du Loiret
  • : Ce blog est destiné aux écrivains et aux lecteurs qui aiment romans et poésies. Il présentera tous les écrits et toutes les activités de Joëlle Carzon, auteur de poèmes et romans. Ce blog n'est pas destiné à recevoir des messages violents, ou politiques, ou religieux. (Suite à un messages troublant reçu ce jour : 25/12/12)
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26 mars 2013 2 26 /03 /mars /2013 14:50

J’ai souvent raconté ce jour-là, d’abord pour faire rire, puis pour expliquer les « effets », pour dire à quel point cela avait été agréable. Aujourd’hui cela me paraît si loin…

 

Je descendais les escaliers de la rue de Saintonge (un très vieil escalier en bois), entourée de Pierre, Alain et Jules. Alain était le frère de Sonia. Il avait préparé un très bon gâteau au chocolat, recette qu’il me donna ensuite et que j’ai faite toute ma vie : la recette du gâteau, pas ce qu’il y avait dedans. Car Alain avait fourré dans le gâteau un ingrédient supplémentaire.

 

On me le dit, mais comme d’habitude je ne fis pas vraiment attention. « Ah bon ? » C’est ce que je disais toujours, légèrement étonnée mais pas plus que ça. « Ah bon ? », c’est ce que dit sans arrêt mon père aujourd’hui, maintenant qu’il a perdu la mémoire et qu’il ne sait plus où il en est, dans quel lieu, à quel moment, à quelle époque, et  pourquoi on est là. Qu’est-ce qu’on fait sur cette terre bizarre ? Mystère !

 

Qu’est-ce que je faisais, moi Lucile, petite bourgeoise de banlieue nouvellement installée à Paris, avec ces amis-là ? Mystère. Mystère ce qu’on me disait de la politique, de l’écologie, des chanteurs qu’ils aimaient du Rockn’roll, des gâteaux au chocolat fourrés. J’étais sur mon petit nuage, je croyais au progrès et à la gentillesse des gens. Quand mes amis fumaient du shit –c’était là pourtant, cela se passait sous mes yeux – je ne me posais pas de questions. Je ne me demandais pas pourquoi ils faisaient ça. Tout le monde semblait fumer sauf moi, cela participait d’une espèce de normalité qui ne me posait aucun problème. J’étais tellement heureuse de ne plus être dans la maison de mes parents que tout ce qui semblait m’éloigner d’eux soulevait mon approbation. C’était loin des conventions, de la vie réglée au millimètre de mon père, de la bouche pincée de ma mère, alors tant mieux. J’étais nouvelle, j’étais légère, j’étais libre. Libre. C’est peut-être ça qui a dirigé toute ma vie. Etre libre et écrire. Impression de liberté, impression que l’on va pouvoir écrire et raconter toutes les histoires du monde. Pierre représentait faussement une liberté que les femmes de ma famille n’avaient jamais eue. Mes nouveaux amis étaient ma liberté toute neuve. C’était la première fois que je descendais un escalier en ayant ingurgité une substance  interdite, c’était la première fois que j’allais voir Higelin.

 

Le gâteau était bon, aussi j’en avais repris plusieurs fois. On m’avait dit de faire attention, mais je ne me rendais compte de rien. Tout ça me semblait anodin. Ce n’était qu’un gâteau après tout.

 

En descendant l’escalier, je disais déjà que j’allais m’envoler et mes amis riaient. Alain surtout riait. « Tu n’aurais peut-être pas dû en reprendre deux fois », me dit Jules.

 

Ce fut une expérience merveilleuse, et d’ailleurs ce fut l’unique fois où l’expérience fut merveilleuse. J’eus tout le temps l’impression que j’étais sur le point de m’envoler et que j’allais me poser sur l’épaule d’Higelin. D’ailleurs le Grand Jacques est lui-même un oiseau. Il danse, il chante, il se déplace comme un bel oiseau. Je déployais de grandes ailes, je n’étais plus ce poussin rabougri de la vie de tous les jours, cette toute petite jeune fille (1,54 m) qui travaillait dans un horrible bureau avec d’horribles gens. Ce fut magique de faire la connaissance d’Higelin de cette façon-là.

 

Car Pierre écoutait Higelin tout le temps. J’avais intérêt à être un peu fan moi aussi. J’ai vu Higelin cinq fois en concert au cours de ma vie avec Pierre.

 

*

 

Je ne me mis jamais à la fumette. D’ailleurs j’aurais étouffé ! Comment, si longtemps (environ seize ans), ai-je pu vivre (et respirer) entourée de fumeurs, je ne sais pas… Tout le monde fumait dans les années 80. Bernard Pivot faisait « Apostrophes » au milieu d’une invraisemblable tabagie (mais « Apostrophes » existait-elle encore en 1980 ? et j’avais abandonné la lecture pour le cinéma). Ce n’est qu’en 86 que je commençai à ne plus en pouvoir de la fumée. Pierre n’eut jamais le droit de fumer dans la chambre. Quand même ! Toute ma vie j’ai été d’une tolérance infinie avec tous et chacun, tolérance qui allait me coûter beaucoup par la suite.

 

Mais là, en 1981 (82 ?), au Cirque d’Hiver, ma tolérance s’était étendue à moi-même. J’avais le droit de prendre des substances interdites, d’aller me poser sur l’épaule d’Higelin, de voler. J’ai gardé longtemps un souvenir exalté de ce soir-là, je l’ai raconté mille fois dans des récits où Higelin était une espèce de grand poète, un Cocteau, un Rimbaud. Quand l’affection pour Pierre fut partie, détruite, souillée, je gardai toujours une affection pour Higelin. L’entendre parfois à la radio me rappelle toute ma jeunesse à Paris, toutes mes amitiés, tout l’amour. Il est pour toujours un magicien, un homme incroyablement généreux, capable de chanter jusqu’au bout de la nuit si le public veut rester. J’ai bien compris que Pierre L'AIMAIT.

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