Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Biographie De L'auteur

  • : Le blog de Joëlle Carzon écrivain du Loiret
  • : Ce blog est destiné aux écrivains et aux lecteurs qui aiment romans et poésies. Il présentera tous les écrits et toutes les activités de Joëlle Carzon, auteur de poèmes et romans. Ce blog n'est pas destiné à recevoir des messages violents, ou politiques, ou religieux. (Suite à un messages troublant reçu ce jour : 25/12/12)
  • Contact

textes littéraires de l'auteur

Recherche

Bloc-notes

Liens

5 octobre 2012 5 05 /10 /octobre /2012 15:00

“Ces songeries s’emparaient de lui, l’immobilisaient et lui donnaient l’apparence d’un mangeur d’opium emporté dans sa vision. Il vivait au-dessus des nuages, la tête dans un rêve d’or. C’est là une des causes qui lui faisaient le travail si pénible.”

 

Julian Barnes, Le Perroquet de Flaubert, p163.

 

CHAPITRE I

DANS PARIS

 

 

Je quittai Conflans-Sainte-Honorine, ses péniches, ses trains de banlieue, et son Michel Rocard sinon rien. Il y avait aussi des péniches dans le Loiret, là où vivait ma grand-mère. Et il y avait des péniches aussi à Paris, me disais-je. A Paris, vivait déjà Sonia. Elle m’attendait. Finies les études qui nous avaient bouffé la tête et la vie, finis les parents, finies nos mères d’une autre époque qui nous nourrissaient trop et nous polluaient nos rêves. Nous allions être, enfin, des jeunes filles minces, des jeunes filles qui travaillaient, des jeunes filles qui s’envoyaient en l’air et qui n’avaient peur de rien. Nous allions dévorer le monde et les hommes. Pour l’instant on n’était que des petites secrétaires, mais bientôt, Sonia et moi, nous serions journalistes, écrivains, musiciennes. Nous ne nous marierions pas, nous ne ferions pas d’enfants, nous n’achèterions pas de maison, nous serions PARISIENNES ! Déjà, le beau Marc me prenait la main et m’emmenait dans tous les cinémas, à travers Paris : l’Action-Christine, l’Action-Lafayette, l’Olympic du XIVe de Frédéric Mitterrand, la Cinémathèque de Chaillot... Nous allions, nous courions, nous volions d’un cinéma l’autre. Paris c’était le cinoche. Paris c’était les rêves et les acteurs et François Truffaut et Roman Polanski. Paris c’était Marc (qui habitait encore à Conflans-Sainte-Honorine) qui mangeait vite vite un sandwich entre deux films. Nous n’avions pas le temps de manger, Buster Keaton nous attendait.

 

Sonia faisait de la guitare, à l’ombre de ses lits superposés. Elle jouait “Jeux interdits” au milieu de nos rires, nous nous foutions de sa gueule, mais ça ne faisait rien. Sonia continuait ses “Jeux interdits”, imperturbable. Il fallait bien commencer par là, avant d’être Eric Clapton. Tous me parlaient de musiques que je ne connaissais pas. Led Zeppelin, Neil Young, Higelin, Areski et Fontaine, et

Nina Hagen. Moi, j’en étais restée aux Brel et Brassens de chez mes parents, à leurs airs d’opéra, et au piano que j’avais écouté en Angleterre où j’avais été assistante. Je ne connaissais rien à rien, mais je ne faisais pas semblant de m’y connaître. J’ouvrais ma bouche toute grande comme j’en avais l’habitude, la mer aurait pu rentrer dedans, et j’ouvrais des yeux grands comme des assiettes en écoutant Nina Hagen. Je n’avais pas fini d’en ouvrir des bouches et des yeux. Je n’avais jamais prétendu connaître ce que je ne connaissais pas. Je n’étais pas une hypocrite. Ignare j’étais et je ne demandais qu’à être initiée. Et si ça ne me plaisait pas (pour l’instant par

exemple Higelin ne me plaisait pas), je le disais. Je le disais avec ma petite voix,

ma petite voix qui me poursuivrait jusqu’à la fin de ma vie, ma petite voix d’innocente, ma petite voix fraîche, terriblement sincère et parfois bien déconcertante pour mes nouveaux amis (les amis de Sonia) qui se moquaient de moi, parfois derrière mon dos, parfois devant moi. J’arrivais de Conflans-Sainte-Honorine-la Planète Mars, je débarquais de ma péniche, j’étais la copine neu-neu de Sonia qui, pauvre chérie, aurait fort à faire pour me déniaiser. J’écoutais ma petite Sonia (un mètre quarante-cinq, plus petite que moi encore) en éprouvant pour elle beaucoup d’estime. Sonia était un roc, aucune moquerie ne l’ébranlait. Son but : la musique. Sa direction : la liberté des femmes. Elle disait : “Nous, les artistes”, ce qui faisait hurler de rire Jules.

 

 

Jules avait conscience que nous n’étions rien. Des rigolos qui travaillaient dans des bureaux et qui faisaient, s’ils le pouvaient, de la guitare le soir en sortant du turbin. Le week-end, on s’égaillait, on s’éparpillait, on allait vers l’inconnu, et Marc et moi on courait au cinéma. Mais on était des employés de bureau. Enfin, Marc était encore étudiant... Avant le Haut-Commissariat-pour-les-Réfugiés, avant “Image et Son”, avant le dessin et l’art et le cinéma. Le cinéma, le cinéma toujours. Marc était un être d’exception, ce que savait Jules qui avait conscience en le rencontrant par moi qu’on ne mélangeait pas les torchons et les serviettes.

 

 

Je partis donc de Conflans pour la rue de Saintonge, Paris IIIe, métro Filles-du-Calvaire, tout près du Cirque d’Hiver qui, je ne le savais pas encore, allait jouer un grand rôle dans ma vie. Dans ma vie de “Lucile Découvre l’Existence Dans la Grande Capitale”. J’avais une petite taille mince de l’adolescente que j’étais encore, je portais des jeans et des blouses indiennes, je me maquillais les yeux, j’avais des cheveux longs auxquels je faisais de multiples petites nattes lorsque je me lavais la tête parce que juste après j’avais les cheveux tout frisés comme Angela Davis, j’étais essoufflée (l’asthme) mais pas encore assez pour ne pas courir d’un ciné l’autre, je mangeais des yaourts et des œufs sur le plat (ah ! que c’était bon les œufs, ça me rappelait toujours my dear England), je lisais Apollinaire mais pas encore Miller et Nin que Jules nous ferait lire à tous quelques années plus tard, j’ achetais mes premières pommes de terre rue de Bretagne, et je faisais installer le téléphone au 26, rue de Saintonge, ce fut la toute première chose que je fis dans mon bel appartement, installer le téléphone. C’était un téléphone gris, avec un cadran, je téléphonais à mes parents les banlieusards, je téléphonais à Sonia, je m’asseyais à côté de cette merveilleuse boîte magique qui allait me faire avoir tous les amis du monde, qui allait

m’ouvrir sur l’Europe, sur l’univers, sur le Ciel. Je POSSEDAIS un téléphone ! Un téléphone rien qu’à moi. Dans l’annuaire, à “Colline”, il y aurait moi, mon nom : Colline Lucile. J’EXISTAIS ! C’était ce qui serait le but de toute ma vie, je ne le savais pas encore, mais LE BUT, mon but : exister. A Conflans, nous n’avions pas le téléphone, mon père haïssait le monde moderne et ma mère luttait comme elle pouvait. Mes amis ne pouvaient me joindre et s’en plaignaient. Et là, au 26 rue de Saintonge, le téléphone pouvait sonner, crépiter, trépigner, jouer les commères et les héros. Allô, allô? Lucile Colline va vous répondre. Lucile Colline est là. Lucile Colline, la Parisienne, existait.

 

 

Le bel appartement n’était en fait qu’un petit deux-pièces en enfilade au-dessus d’une vieille cour pavée. J’étais entourée d’artisans juifs qui travaillaient de l’aube au soir. Mon voisin de l’autre côté repassait tout le temps. Ma concierge était une dame très noire dont le mari savait à peine lire. L’escalier qui menait à mon logis allait s’écrouler incessamment sous peu. C’était le plus bel escalier de Paris, il sentait la poussière et l’or, quand je le montais je montais vers les cieux. Cet appartement miraculeux, c’était Versailles, c’était plus certainement qu’un appartement haussmannien du VIIIe, c’était plus qu’un six-pièces au Quartier latin, c’était plus qu’une villa avec piscine au-dessus de Nice. J’habitais le quartier du Marais, pas loin du Musée Carnavalet, pas loin de mon exquise place des Vosges, pas loin de chez Victor Hugo... Qu’avais-je fait pour pouvoir avoir cet appartement-là ? Je ne le méritais pas. Sans doute serais-je un jour punie pour cette chance, pour ce miracle. Dans “Saintonge”, il y avait “songe“... et, oui c’était vrai tiens... “saint”. Saint Bonheur, je te salue !

 

 

Je quittai Conflans-Sainte-Honorine sous les grimaces de ma mère qui me dit, la bouche frémissante de dégoût, que je pouvais encore aller leur rendre visite le week-end pour lui donner mon linge à laver. C’était la première nuit. Ma toute première nuit toute seule dans mon petit lit d’enfant. Je m’endormis au comble du bonheur. Et je rêvai.

 

 

Je rêve que je dors. Le mur de la chambre à ma droite s’effondre, s’efface. Il n’y a plus de mur, simplement un grand ciel bleu-noir. Et je vois un oiseau, un grand oiseau blanc, qui s’envole vers le ciel, très haut dans le ciel, qui s’envole sans contrainte, mon bel oiseau blanc de la rue de Saintonge, Métro Filles du Calvaire, à Paris, Paris IIIe, Paris Capitale, Paris-Centre du Monde.

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires