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Biographie De L'auteur

  • : Le blog de Joëlle Carzon écrivain du Loiret
  • : Ce blog est destiné aux écrivains et aux lecteurs qui aiment romans et poésies. Il présentera tous les écrits et toutes les activités de Joëlle Carzon, auteur de poèmes et romans. Ce blog n'est pas destiné à recevoir des messages violents, ou politiques, ou religieux. (Suite à un messages troublant reçu ce jour : 25/12/12)
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1 août 2013 4 01 /08 /août /2013 10:11

Patrice, mai 1985

 

J’ai eu un rêve :

Tu étais là

Brillant secret

Infaillible

Ton mystère était tel

Que la nuit était encore plus nuit

Que la lumière de ce rêve était encore plus lumière

Que la clarté de cette vision était encore plus claire

Plus visionnaire plus magique plus sorcière

Que la couleur de la nuit était encore plus nocturne

Plus lune plus univers plus couleur des couleurs plus reine…

Que ma vision était reine plus reine

Que la lune était plus lune et mon cœur plus près

Plus près de toi

Plus près de la nuit et de la lune

Plus près de la terre de l’univers de moi-même

Si près si près que les astres auraient pu me toucher

J’étais irréelle comme toi

J’étais nue comme ton visage en moi

J’étais pluie comme les larmes

J’étais vie comme la terre qui te porte

J’étais magique comme la magie de ton regard

 

J’ai eu un rêve

Et toute souillure toute absence toute solitude

Ont disparu de l’univers

Mon corps ma tête le monde étaient si pleins

Si pleins de toi

Que mon rêve était l’universel rêve

Le rêve unique

Le rêve des animaux

Le rêve des arbres

Un rêve de pluie et de chair

Le rêve divin

Le rêve de la sérénité et de la douleur comme seule douleur

Toi douleur unique et unique consolation

La consolation d’une femme à qui l’on dit :

 

Tu as eu un rêve

Mais ce rêve est un rêve

Et tu retournes au sommeil ou à la chair

Tu retournes au labeur au jour à l’acte

Tu dois bouger parler faire semblant

Faire semblant de croire que le rêve

Est illusoire

Et continuer à rire

Rire rire raconter ton rêve

En disant :

 

J’ai rêvé de lui

Comme si

Je n’avais que l’amour en tête

Comme si

Un rêve pouvait raconter l’amour

Comme si

Tu existais encore pour moi

Car j’ai eu un rêve

Où tu étais là

 

*

 

            J’envoyai à Patrice, par courrier, deux poèmes que j’avais écrits sur lui dans ma flamme toute nouvelle. J’ai toujours été ainsi spontanée, étourdie, assez fraîche ! J’avais été ainsi, dix ans auparavant, avec François-Régis Bastide, avec Jacques Sternberg. Aujourd’hui, le doigt sur un twit, et hop ! c’est parti ! Le message étourdi est envoyé. Mais avec le courrier finalement, c’était pareil. Une fois la lettre dans la boîte, impossible de la rattraper, et le monsieur au bout la reçoit, la lit, et se dit… Une jeune femme, une femme de plus ! Sans penser que l’auteur de cette lettre est avant tout un écrivain et pense plus aux mots qu’à la chair. Aux mots précieux. Aux mots qui sont chair.

 

            C’est comme si, ayant écrit ces poèmes, j’avais déjà fait l’amour. Mes poèmes ETAIENT l’amour. Aujourd’hui, et toute ma vie, j’ai dormi avec mes livres. Ils sont la nuit à côté de mon oreiller quand je dors, ils sont là, collés à moi. Pierre fut une parenthèse sans livre finalement ! Je suppose qu’il m’a bien encombrée ! D’ailleurs, il n’était pas dupe. Il me fit plusieurs fois des scènes de jalousie au sujet d’un livre que j’ouvrais trop précipitamment, au sujet du « Masque et la Plume » que j’essayai de réécouter dans les années 90. Cela me fut impossible. Pierre voyait sans doute l’ombre de Bastide derrière la radio. Il avait semblé écouter d’une oreille distraite l’histoire du grand amour de mes vingt ans, mais il avait bien écouté. Mon histoire d’amour (qui dura plusieurs années) n’était pas passée inaperçue comme je le croyais. Pierre connaissait bien la petite Lucile.

 

            Comme Bastide, Patrice se trompa. Il crut à un appel. J’étais chez moi rue Lécluse, insouciante, imprudente, ne croyant pas curieusement que ma lettre aurait une suite. Et il sonna à ma porte.

 

*

 

            J’ai oublié l’autre poème. Je ne l’ai pas retrouvé. Mais quelle flamme ! Quel amour ! Patrice était là, chose étrange et absolument imprévue. Ce jeune père si beau. Il était là pour moi. Jules ne me croirait pas quand je le lui dirais. C’était magique. Jamais un homme comme ça ne se serait déplacé pour moi… Mais si !

 

            Je me souviens des vêtements que je portais (très féminin, je sais) : un pantalon d’été et un joli corsage vert d’eau, très décolleté. Il faisait chaud comme aujourd’hui (22 juillet 2013), et l’homme que j’aimais allait me faire l’amour. La vie valait la peine d’être vécue !

 

*

 

            Cette flamme, ces confidences chuchotées à Jules (qui je pense me trouvait déjà bien tête en l’air), ces poèmes, cet après-midi-là… Tout ça pour ça, comme on dirait aujourd’hui. Patrice était venu, et puis…

 

            Je lui ai parlé de Célia. Il m’a dit qu’un jour prochain on se reverrait. Il amènerait Célia.

 

            Prise. Oubliée. Jetée ? Du Haut-Commissariat-pour-les-Réfugiés, je le rappelai un mois ou deux plus tard. Il fut aimable. Gentil ?... Je ne sais plus. Cela me rassura plus ou moins. Il n’était pas fâché. Nous étions toujours amis.

 

            En fait, nous n’étions plus amis du tout et nous ne nous revîmes qu’à Valenton trois ans plus tard, dans ces circonstances affreuses.

 

*

 

            La Lucile étourdie décida de ne pas s’en faire. C’était l’été. Je riais avec Jules qui pourtant dit alors à Pascale, qui me le répéta : « Patrice a très mal agi avec Lucile. » Déjà qu’il n’avait pas bonne opinion de Patrice ! Notre groupe d’amis (« Friends » me fait toujours beaucoup penser aux Sonia-Lucile-Pierre-Jules-Nelly-Patrice d’alors) commença à se disloquer. Pierre jouait à « l’homme aux semelles de vent », Sonia et Cyril se disputaient insupportablement, les secrets de Jules commençaient à peser, Nelly comme Pierre disparaissait, il commençait à régner dans notre Beau Paris une atmosphère pénible : un homme mourait de froid cet hiver, on se mettait à courir pour trouver du travail, les pages du Figaro avaient de moins en moins d’offres d’emplois. J’étais entre deux corrections de livres chez des éditeurs de moins en moins accueillants. On commençait à « nommer » le sida. Pascale parlait de ses amis malades aux Beaux-Arts. Ce n’était plus le moment de jouer les insouciants, les bohèmes, les étourdis à la Lucile. Ce n’était plus le moment.

 

            Bref, ça craignait.

 

*

 

            Je décidai d’être la femme libre que j’étais d’ailleurs, d’aimer les hommes, d’avoir une autre aventure.

 

            Je ne sais pas quand la douleur commença. Sans doute avait-elle commencé avec le rejet de Patrice. L’abandon ! « L’abandon », mot ignoré, repoussé ;  ce mot-là ne serait jamais prononcé. Des pics d’exaltation, des pics d’inquiétude sourde. Cette  maladie de la différence (pas le sida), qui couvait depuis toujours, allait se déclarer pour toute ma vie restante avec « l’autre ».

 

*

 

            Jules essaya de me consoler.

 

            Jules me dit que les hommes c’était des salauds, qu’il en savait quelque chose. Que les hommes étaient cruels. Que lui aussi il aurait voulu qu’un homme fût gentil avec lui, qu’il le berçât, qu’il lui dît qu’il était amoureux. Oui, les hommes étaient des salauds et ils vous plaquaient comme de vieux Kleenex. Et vous vous sentiez moins que rien. Et vous étiez là à pleurer des nuits entières par manque d’amour.

 

*

 

            J’avais tellement voulu être insouciante. Sonia et moi avions tellement désiré être « des artistes », vivre une espèce de bohème. Nous aurions tellement voulu être des femmes de notre époque. L’époque des amours libres qui se terminait. Non. Peut-être Jules, Patrice et Nelly, Pierre aussi, avaient un peu goûté de cette liberté-là. Pas Sonia et moi. Pas moi. Nous étions trop sérieuses, nous avions été éduquées de façon trop sévère. J’avais peut-être lu trop de romans ! « Tu lis trop, tu vas t’abîmer les yeux », disait ma grand-mère préférée. Je croyais sans doute à l’Amour (ma mère, je le sais, elle me l’avait clairement exprimé, n’y croyait pas). J’ai essayé la liberté, mais ma tête devait être ailleurs. Dans la poésie, dans l’espoir, dans les rêveries éternelles. J’étais libre, oui, comme les jeunes femmes de mon époque, mais mon corps ne l’était pas. Le lien avec les femmes de ma famille - des femmes qui n’aimaient pas les hommes et l’amour physique, des femmes veuves très jeunes et ne se remariant pas - était encore trop fort.

 

            En une année, je « connus » (comme dans la Bible) Patrice et «  l’autre », mais cela ne me précipita que dans le chagrin et la douleur de l’abandon.

 

            Toute cette douleur.

 

Quand, où, me suis-je trompée ? M’a-t-on condamnée (mes parents en m’arrachant à Châlette et mes grands-parents) ? Tous ces hommes que j’ai croisés et aimés : Bastide, Marc, Pierre, Patrice, ne sont-ils que des accidents qui n’auraient jamais dû arriver ? Ils n’auraient jamais dû ETRE LA. Comme moi, petite Lucile, je n’aurais jamais dû en fait être là, sur cette terre. Ma mère ne voulait pas de moi. Elle a tout fait, enceinte, pour « m’éviter ». Pierre, Marc, Patrice n’auraient jamais dû me connaître. Je suis un accident.

 

Je voulais écrire le livre des rires et j’écris, à l’infini, le livre de la douleur. Toute cette douleur. C’est injuste. Elle me prend au ventre, aux yeux, elle me monte à la tête. Elle me rend folle. Lucile, pauvre folle. Comment la douleur peut être une telle douleur. Comment peut-on autant souffrir par un homme. Ou par deux, peu importe. J’ai vécu ma liberté et je l’ai transformée en douleur.

 

            « J’étais pluie comme les larmes. » Je peux me dire aujourd’hui quand même qu’heureusement j’ai connu Patrice. Je peux dire : « J’ai vécu. » Faire croire que j’ai été une femme de mon temps. J’ai écrit des romans où les femmes étaient de joyeuses luronnes. Bref, j’ai bien fait semblant ! L’influence de mes anars préférés : Roland Duval, Jacques Sternberg, mais aussi Jules et Pierre, a bien été, « heureusement », là.

 

            J’ai fait l’amour, j’ai vécu, oui j’étais bien à Paris entre 1979 et 1987.

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