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Biographie De L'auteur

  • : Le blog de Joëlle Carzon écrivain du Loiret
  • : Ce blog est destiné aux écrivains et aux lecteurs qui aiment romans et poésies. Il présentera tous les écrits et toutes les activités de Joëlle Carzon, auteur de poèmes et romans. Ce blog n'est pas destiné à recevoir des messages violents, ou politiques, ou religieux. (Suite à un messages troublant reçu ce jour : 25/12/12)
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8 juillet 2013 1 08 /07 /juillet /2013 15:12

 

            Depuis quelques jours, je sais que je dois reprendre « Lucile à Paris » et je suis saisie d’angoisse à l’idée de raconter l’histoire (l’enfance surtout) de Pierre. Et pourtant je dois en passer par là. Lucile et Pierre à Paris, c’est d’abord Lucile à Conflans et Pierre à Saint-Denis. Nous étions tous deux nés dans le 75 car, dans les années 50 (et aussi je crois plus tard dans les années 60), Paris et sa proche banlieue étaient regroupés dans le département « Seine ». Paris n’a fait sa figure de reine solitaire que plus tard. Et les habitants du 93 d’aujourd’hui n’étaient pas alors considérés comme des voyous et des exclus. C’est vrai que d’après les récits de Pierre, Saint-Denis était alors pauvre, ouvrier et rempli déjà de gens qui avaient de grosses difficultés. Je suis angoissée à l’idée de raconter l’enfance de quelqu’un marqué dès sa naissance par l’abandon et la pauvreté. Je me dis que Lucile faisait partie des privilégiés alors que Pierre pas du tout. Mais ce n’est pas aussi simple que ça. Nous fûmes tous les deux abandonnés par nos parents, même si les miens hurleraient si je leur disais cela. Et pourtant j’ai bien été séparée de mes parents à ma naissance. Et Pierre…

 

            Pierre était né à Saint-Denis le 17 août 1959 (quatre ans après moi) d’une jeune mère d’origine bretonne (elle était de Lorient) et d’un père peintre en bâtiment. La jeune femme avait déjà un fils, sans doute d’un autre père que celui de Pierre.

 

            Pierre se souvient qu’on les laissait seuls son frère et lui, longtemps, si longtemps, et qu’on ne s’occupait pas d’eux. Encore bébés, les deux garçons essayaient de faire sécher les draps pleins d’urine en les étendant sur les murs.

 

            Une petite fille naît, peu de temps après Pierre, puis, quelques années plus tard, une autre petite fille. Le père abandonne le foyer.

 

            C’est la détresse, la grande détresse. La mère ne travaille pas. Elle ne sait comment s’occuper des quatre enfants. Un jour, elle les prend par la main –la petite bébé encore dans les bras - et va les abandonner à l’Assistance Publique. Pierre fut séparé de ses sœurs, mais jamais de son frère aîné.

 

            Pendant quelques années, c’est donc l’Assistance Publique, l’Assistance Publique des années 60 où les « surveillants » (appelons-les comme ça) ont les longs cheveux des hippies et pourtant obligent les enfants à se mettre à genoux pour les punir et les frappent avec des serviettes mouillées.

 

            La grand-mère (la mère du père) obtient la garde de ses petits-enfants, et ils vont vivre dès lors dans une minuscule maison de Saint-Denis avec elle. Elle est communiste. Tout le monde est communiste à Saint-Denis. Pendant la guerre, elle a travaillé dans une usine de chocolat où les ouvriers pissaient dans les préparations pour lutter contre l’ennemi nazi. Pierre vit sa grand-mère une fois cracher dans la main d’un élu de droite sur un marché. Au Premier Mai, les enfants distribuent, sans être payés bien sûr, le muguet pour le parti Communiste. Les enfants travaillent dur à plier des tracts et à les distribuer. Pierre travaille sur les marchés. Il semble qu’on n’ait rien contre le travail des enfants dans les années 60. Beaucoup plus tard, de « mon » temps, devenu flemmard professionnel, Pierre dira à qui voudra bien l’entendre : « Moi je travaille depuis que je suis haut comme ça. » La grand-mère est dure. Je suppose qu’elle s’occupe bien d’eux, qu’elle les nourrit très correctement, mais ils n’ont le droit à rien, n’ont pas le droit de rapporter des livres à la maison (Pierre aime lire), et elle les frappe. Le soir, Pierre, son frère et ses sœurs se mettent le nez dans l’entrebâillement de leur unique chambre pour essayer d’obtenir des bribes de la télévision qu’ils n’ont pas le droit de regarder. Pierre se souvient de tous les programmes. Sa grand-mère se penche vers le bas de la télévision pour essayer d’apercevoir le reste du corps des speakerines. Elle les aime ses petits-enfants. Je suppose qu’elle les aimait puisque l’unique fois où je la vis (au mariage de la plus jeune sœur de Pierre qui avait épousé un horrible voisin terriblement plus âgé qu’elle pour échapper à la maison de sa grand-mère où elle était restée toute seule – nous ne fîmes qu’une apparition à cet horrible mariage), elle se plaignit avec un regard très triste et très déçu de la désertion de Pierre. Pierre aime les comiques ; il aimera plus tard Coluche (et avec moi, passionnément, Pierre Desproges). Il a une passion pour Fernand Reynaud. Un jour, il réussit à acheter un livre de sketches de Fernand Reynaud, le jette et le déchire dans un caniveau pour pouvoir le rapporter à la maison et ainsi dire à la grand-mère qu’il l’a trouvé dans la rue car elle lui demanderait où il a eu l’argent.

 

            Pierre a un joli visage un peu féminin, avec de belles lèvres. Il est souvent ennuyé par des attouchements dans les transports publics. Deux voisins le violent alors qu’il est encore très jeune. Il ne sait pas ce qui se passe, mais en parle quand même à la grand-mère qui met le holà.

 

            C’est pour ça, pour tout ça, que cela me semble si difficile d’écrire ce chapitre. Mais l’injustice est là. L’injustice sociale. Et la mauvaise conscience. Ma mauvaise conscience éternelle. Et puis mon histoire de Paris passe obligatoirement par celle de l’histoire de Pierre à Saint-Denis.

 

            L’injustice sociale, l’injustice scolaire. Lorsqu’il reprend l’école après l’Assistance Publique, on ne sait pas d’où il vient, le directeur d’école ne sait pas où le mettre, alors on le met avec les plus déshérités, on le fait redoubler une classe où il s’ennuie car il a déjà tout fait ce qu’on lui apprend. Alors il décroche et c’en est fini de l’égalité des chances. J’ai déjà entendu cette histoire plusieurs fois dans ma  vie. Si vous n’avez pas de parents qui viennent gueuler auprès des enseignants, de toute façon on vous laisse sur le bord de la route.

 

            Je me souviens quand même de cette anecdote : un jour, devant les mauvais résultats de l’enfant, on lui fait passer un test de QI. Il se révèle qu’il a un QI supérieur. La grand-mère le frappe alors, sans doute pour le punir de faire exprès d’avoir de mauvais résultats.

 

            Pierre est intelligent, sensible, très fin, subtil, doué, il dessine, il écrit. Infernal gâchis. Je suis absolument révoltée, moi qui fus prof et qui fis partie de ce système.

 

            Un jour, Pierre se sauve de chez sa grand-mère, veut aller vivre chez son père. Il y va. Je crois qu’on lui ouvre la porte, qu’on ne sait que faire de lui, qu’on va rechercher la grand-mère qui arrive, lui demandant pourquoi, mais pourquoi grands dieux, il s’est sauvé.

 

            Il y eut plusieurs épisodes, des vacances, où Pierre se retrouva chez des étrangers bienveillants, et aussi chez son oncle dans le Périgord. Vacances magiques et heureuses. Pierre adorera toujours la campagne. Il rêvera que quelqu’un l’adopte : les gens bienveillants, son oncle… Moi aussi j’ai toujours cherché, d’une certaine façon, à me faire adopter : par des profs, par les amis de mes parents, par mes propres amis plus tard. Je m’installais chez des couples en espérant qu’ils allaient me dire de rester !

 

            Il y avait aussi, chaque année, l’intermède merveilleux de la colonie de vacances des enfants de Saint-Denis : à Saint-Gilles-Croix-de-Vie. C’était un bord de mer sauvage, avec des marais. Une année, ils arrivèrent et les beaux paysages de Vendée avaient été détruits, bétonnés. Ce fut un coup terrible pour les enfants. La nuit, ils se relevèrent et cassèrent toutes les vitres des affreux immeubles. J’ai connu ce genre d’épreuve moi aussi dans les années 60-70, quand on s’amusa à souiller le patrimoine français, pour certains beaux villages des Alpes.

 

            Pierre chercha toujours, pendant des années et des années, à se sauver de Saint-Denis et de chez sa grand-mère. Se sauver, se sauver. Aller ailleurs, loin. Fuir cet horrible endroit, ces horribles voisins, ces communistes obtus, ce destin. Adolescent, Pierre s’inscrivit au Parti Communiste, son frère aussi. Les réunions de cellules le guérirent très vite. Il était libre, en tout cas se voulait libre. Ce qu’il fallait c’était échapper à tout bourrage de crâne et fuir de cet endroit, de sa grand-mère, de ce désastre. Fuir l’école technique, fuir la petite maison où ils étaient tous entassés.

 

            Par deux fois (ou trois ? j’ai perdu le fil de ces fuites), il s’engagea. Dans l’Armée de l’Air et dans la Légion étrangère. Pour la Légion étrangère, quand il arriva, il faisait encore pipi au lit. On le découvrit le premier matin, on lui fit un « cassage de gueule » en règle et on lui dit de s’en aller. Pierre fut guéri !

 

            Et puis (on se rapproche de moi), il dut « réellement » faire son service militaire. Qui se termina très mal. Après une « rébellion avec arme », il dut faire un an de prison. Très longtemps après, à Trescléoux, je voulus que Pierre vote et on l’inscrivit à la mairie. On découvrit le matin du vote qu’il était privé de ce droit, sans doute à la suite de cette histoire, mais Pierre l’ignorait. Il put enfin voter quelque temps après.

 

            La prison pour un garçon qui ne rêvait que de campagne, de mer, de liberté. Il flirta dangereusement avec les Témoins de Jéhovah, eut des criminels perdus pour voisins de cellule, mais aussi écouta France Inter et lut beaucoup. On lui demanda de s’occuper des livres. Un animateur le prit en affection et lui fit découvrir le cinéma à sa     sortie.

 

            « Tu finiras au bagne. » C’était ce que sa grand-mère lui disait, ou quelque chose comme ça. Pierre disait de lui-même : « Bon à rien, bon à tout. » Quand j’écoutais les histoires de Pierre (qui se racontait très bien), je me croyais au XIXè siècle. C’était du Dickens, du Jules Vallès. Je me disais : « Mais pourquoi tant de souffrance, tant de malheur ? Pourquoi fait-on ainsi du mal aux enfants ? » Il m’arrivait d’en pleurer. Pierre me disait gentiment : « Toi aussi tu as souffert. » (Oui.) Et malheureusement je me disais aussi : « Mais maintenant, Pierre est avec toi. Il t’a. » Comme si la petite Lucile, avec toutes ses souffrances personnelles, avec sa dépression latente, avec ses doutes et son absolu manque de confiance en soi, allait pouvoir effacer tout ce gâchis d’enfance.

 

            Entre les séjours à l’Armée, il y eut un espace ensoleillé, mais je suis incapable de le situer. Pierre disait : « Quand je voyais mes amis de Saint-Maur ». C’était une autre ville que Saint-Denis, un peu moins défavorisé. Ces amis étaient liés à une bibliothèque. Une de ces bibliothèques municipales gratuites que Pierre aima et fréquenta toute sa jeune vie. Ces amis le prirent sous leur aile et Pierre eut alors ses premiers amis « classe ». Avant Jules, Sonia, moi… Il lisait les classiques, mais aussi de la B.D. Beaucoup de B.D. L’évasion parfaite. Pierre adorait Corto Maltes.

 

            Je revois Pierre plongé dans ses B.D. le soir au lit. Je pouvais lui parler… Il n’entendait plus rien. Corto Maltes et les ailleurs. Saint-Denis a complètement disparu, enfoui sous l’imaginaire. Je crois que Pierre et moi avons toujours vécu dans un autre monde, complètement inadaptés à celui-ci.

 

            Quand j’étais toute petite, dans la rue Jules Ferry à Châlette, mémère Lucile me confiait à une nourrice pendant la journée, madame T. Il y avait trois petits garçons orphelins chez madame T. Deux plus grands que moi, un de mon âge. C’était mes petits frères d’infortune. Après tout, mes parents aussi étaient loin. Plus d’une fois, ils se firent disputer à cause de moi. Pourquoi ? Parce que j’étais une fille ? Parce que je rapportais plus à madame T qu’eux ? En tout cas, je les gardai dans mon cœur et j’eus mauvaise conscience à cause d’eux. Ma mauvaise conscience de toujours. Qui sait si vingt ans plus tard, Pierre ne fut pas pour moi un de ces trois petits garçons ? Un orphelin, quelqu’un à cajoler, à choyer, quelqu’un à qui je dirais : « Tu n’as pas de parents, mais je suis là, moi, Lucile. Je t’aime. Je nous aime. Nous nous en sortirons. »

 

            Nous ne nous en sommes pas sortis. A part peut-être, un peu, dans ces années-là, dans ces jeunes années 80 où Paris brillait de nos lumières à nous : Rohmer, Jim Jarmush, Higelin, le XIVè arrondissement et la rue de l’Abbé-Carton et Jules…

 

            Pierre et Lucile. Autrefois. Pierre, mon pauvre « petit canard ». Mes années, mes chères années, celles où je voudrais dire : « Alors nous étions heureux. »

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13 juillet 2013

 

Je suis en train d'écrire : "Jules, l'enfant de Valenton" (de "Lucile à Paris"), mais il y a des choses du passé, dans doute, qui ne sont pas destinées à être sur la toile. C'est si loin et cela me paraît si proche. Ai-je eu une vie agitée ? Ou y a-t-il eu autour de moi des amis qui avaient une vie agitée ? Mes amis actuels me voient sage et douce. Qui voudra savoir ce qui s'est passé entre Jules, Pierre et moi auront droit au récit sur papier.

Le prochain chapitre sur mon blog sera donc le XIII.

 

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1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 14:09

HOMMES REVES

 

Le bleu des yeux de la rivière

Brad Pitt adouci encore par les eaux

Le sourire de Charles Boyer

La beauté de Mathieu Carrière

 

Le son de voix d'Yves Montand

La cigarette de Serge Gainsbourg

La rapidité de Berry

La beauté de Mathieu Carrière

 

La longue main brune d'Anglade

Les bas de soie de Talleyrand

Le savoir de Casanova

La beauté de Mathieu Carrière

 

La jeunesse de River Phoenix

La fossette de Cary Grant

La pipe d'Apollinaire

La beauté de Mathieu Carrière

 

L'homme mystère de Prud'hon

Le berger nu de frère Flandrin

Les yeux d'Alain les yeux d'Alain

Et la beauté de Mathieu Carrière

 

Joëlle Carzon

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15 mai 2013 3 15 /05 /mai /2013 15:13

 

 

            Marc avait de larges épaules, de beaux cheveux bouclés blonds (un casque que j’admirais de loin à l’étage d’anglais de Nanterre, c’était l’époque où les veinards aux cheveux bouclés voulaient tous ressembler à Angela Davis), un visage régulier et… une voix. Une Voix. Oh, cette voix de basse, la voix des hommes, de l’Homme, une voix qui a disparu aujourd’hui (et depuis déjà au moins trois décennies) ! Cette voix, c’était une promesse, une caresse, le côté flatteur (je n’en pouvais plus alors, je me pâmais) de la fille des A.G.P. qui me disait : « Un homme a téléphoné pour toi, c’était personnel, et il avait « une voix »… » Une voix. La voix de Marc. La voix du cinéma, la voix des prochains week-ends, la voix de l’amitié, la voix de l’Ami. J’avais un ami garçon, moi, la petite Lucile aux cheveux plats, passionnée, mais passionnée avec sa toute, toute petite voix.

 

            J’avais une voix de souriceaude timide qui m’a bien desservie par la suite.

 

            « Viens ! » me disait Marc Valloire. Mais Viens selon Marc cela ne voulait pas dire comme vous pouvez le penser Viens chez moi faire ce que vous pouvez imaginer, « viens » ça voulait dire « viens avec moi au cinéma ».

 

            Marc était un pur esprit, un elfe, il volait au gré des films qui passaient dans Paris, il me disait « viens » et je le suivais d’un cinéma l’autre, nous étions des avions, nous volions d’un quartier à l’autre de Paris, pour un film, pour un cinéaste, pour un acteur, nous étions des avions vivants, pleins d’ardeur et de chaleur. Nous parlions un peu de littérature, je parlais un peu de ma mère, lui de la sienne (rapports violents) et nous parlions de cinéma, de cinéma, et encore de cinéma… Nous avions le cœur battant cinéma. Nous allions au rythme des images de cinéma. Nous nous appréciions, nous nous aimions par et pour le cinéma. Rien d’autre n’existait, nous n’avions pas de mains, de pieds, de genoux, de sexe, nous vivrions, il nous arriverait de vivre et de mourir dans une salle de cinéma.

 

-         Que cherches-tu exactement auprès de lui ? disait Sonia.

 

Elle ne comprenait pas et avait raison de ne pas comprendre.

 

Je cherchais le couteau dans l’eau de Polanski, le rêve de Denise (l’héroïne du « Bonheur des Dames » -Marc avait adoré Zola au lycée), le mystère des rapports humains de « Violence et Passion » de Visconti, le trouble d’un poème inachevé ?

 

-         Mais emmène-le chez toi ! disait Dominique, une copine plus prosaïque.

 

Mais Marc venait chez moi parfois, rue de Saintonge. Une fois, après une soirée chez Dominique, il y avait même dormi.

 

            Tic tac, tic tac, faisait le réveil. Un vieux réveil. Une sorte de gros réveil argenté, un « machin », un cadeau de ma mère qui l’avait sans doute hérité de ma grand-mère.

 

            Je m’étais relevée pour l’enfermer dans un placard, au grand soulagement de Marc. « Ah bon ! » avait-il dit de ce ton sec qu’il prenait si souvent et qui pouvait vous terrifier.

 

            Mais en 1979, j’étais si naïve que je n’étais pas encore terrifiée. Rien ne m’étonnait. Il ne se passait (semblait-il) jamais rien et je n’étais pas étonnée. Jules était seul, Marc était seul, et cela ne m’étonnait pas. Pas de petites amies. Je croyais les hommes timides, ou alors c’était des lonesome cowboys. Cowboy solitaire, comme Marc avec ses joues creuses, son ton pète-sec et ses courses d’un cinéma l’autre.

 

            Je l’admirais. Il écrivait dans « Image et Son ». Je croyais encore que moi aussi, un jour, j’écrirais pour une maison d’édition. Comme ça. D’un coup de baguette magique.

 

            Après tout, nous étions à Paris. Je ne savais pas encore que je n’étais rien, que je n’étais pas allée au lycée Henri IV, que je n’avais pas fait Khâgne-Hypokhâgne ; je ne m’étais encore curieusement pas aperçu que je n’étais pas une combative. Par on ne sait quel miracle j’avais eu une Licence et une Maîtrise d’anglais, et puis je m’étais arrêtée là. Mais j’avais toujours cru que je deviendrais écrivain.

 

            Marc était bien critique de cinéma ! On s’appréciait, oui, on s’appréciait, n’était-ce pas déjà comme un peu de magie ?

 

            Le cinéma est magique. Marc participait de cette magie.

 

            Il fallait travailler (je venais de familles ouvrières ; même devenu technicien mon père parlait toujours de « l’usine » et utilisait un argot d’ouvrier). C’était comme ça. Dans ma tête, à vingt-deux ans, on travaillait. Et je travaillais aux A.G.P., rue de Châteaudun.

 

            Klaus, en Allemagne (c’était un ancien « assistant » que j’avais connu en Angleterre), m’avait dit : « Tu n’es pas plus qu’une employée dans une compagnie d’assurances parce qu’il est moins demandé aux filles qu’aux garçons. Les garçons, on les pousse, on les force à être plus ambitieux. »

 

            J’avais trouvé ça idiot.

 

 

            Un jour.

            Un jour, de toute façon, je serais Françoise Sagan. Echarpe au vent dans une voiture en Normandie. Je ne pensais pas à l’argent. Je pensais juste à l’écharpe au vent. Et à la Normandie. La liberté en fait.

 

            J’avais envoyé, étudiante, un bel article (bel article à mes yeux) sur Bernard Frank, l’ami de Sagan, au « Magazine littéraire », mais on ne m’avait pas répondu.

 

            Ça ne m’avait fait ni chaud ni froid. J’étais poète et romancière, pas critique littéraire. Le critique c’était Marc.

 

            Je mettais des croix dans des cases aux A.G.P., dans le secteur des sinistres (non, sans rire, l’énormité de la chose me saute aux yeux aujourd’hui), il fallait bien bosser.

 

            Bosser pour aller au cinéma le soir et le week-end. 1979 a été le début calme des boulots idiots et abrutissants que j’allais faire pendant…

 

            Je fréquentais des Sonia musiciennes, des Jules aux cheveux longs, des Cyril dessinateurs, et des Marc critiques de cinéma, et je ne me révoltais pas.

 

            A gauche toutes, mes amis manifestaient (pour quoi ?) et moi j’ouvrais grands les yeux sur la fenêtre du mensonge permanent. Le ciné.

 

            Marc et moi vivions ailleurs.

 

            A Paris et ailleurs.

 

            Partout.

 

            Dans le monde entier.

            Cinés français, polonais, japonais… Et américain bien sûr.

            Ciné, fenêtre du vol des vies.

 

            Je travaillai un an aux A.G.P., mais de cette année-là je ne me souviens que de mes discussions avec Marc, du rire de Jules, des airs de guitare de Sonia, et de Rivette, Polanski, un reste de Visconti, Humphrey Bogart et les cinémas Action, et le cinéma italien en noir et blanc que Marc me faisait alors découvrir.

 

            Et du chat du cinéma de Frédéric Mitterrand dans le XIXè qui se baladait dans la salle de café et qui venait s’asseoir sur les genoux de Marc. Marc tranquille et serein, fumant sa cigarette. Ce chat, c’est le Paris-Ciné de ma jeunesse.

 

            Il y a ce jour devant moi un réveil avec des genres de chats du Cheshire, un gros sur le côté, et un petit dessus. J’ai toujours aimé les gros réveils.

 

            Comme le réveil que Marc me demanda de ranger dans le placard la nuit où il ne vint pas me rejoindre dans mon lit.

 

Marc c’était le vent,

L’ange des écrans,

Un écrin de cheveux blonds

Pour l’amoureuse en devenir,

La femme aux hommes passants. 

 

 

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6 mai 2013 1 06 /05 /mai /2013 10:32

Jacques-Sternberg-et-son-Solex.jpg

 

JACQUES STERNBERG, 1975

 

            Comment parler de Jacques Sternberg sans parler de moi ?

            J’étais une petite jeune fille très sage, j’étudiais l’anglais à l’université de Nanterre. J’avais des goûts très classiques et, adorant la littérature, je m’employais à lire Balzac, Tolstoï, Julien Green, Gide, Bernanos, Cocteau... et les classiques anglais bien sûr. En fait, je ne connaissais rien à rien, mais étais très curieuse.

            Un jour, un peu par hasard, je me suis trouvée plongée dans le “Magazine littéraire”, et, à la première page, Monsieur Sternberg me tendait les bras. Je me suis abonnée. Et ma vie littéraire a changé... un peu, beaucoup ?... Je me suis aperçu que la littérature n’était pas seulement une affaire de vieux messieurs sérieux comme des papes, mais aussi une affaire d’insolence, de choses nouvelles et surprenantes (pour moi) comme la science-fiction, l’érotisme, les délires verbaux...

            Jacques Sternberg secouait le cocotier et me parlait d’Henry Miller, de Cami... et de lui-même. Il m’indignait et m’amusait. Il me réveillait et me faisait rire. Il attaquait des gens que, jusqu’à présent, j’avais jugé inattaquables. J’étais vibrante de respect, il était vibrant de révolte. C’était un anarchiste et je m’apercevais que, très loin au fond de moi, quelque part bien caché, il y avait aussi ce désir de bouger, de me moquer, de mettre les belles phrases sens dessus dessous, de les tordre, et d’en faire quelque chose de plus marrant et de plus cruel (car j’écrivais, évidemment). Sternberg m’a donné envie de lire Henry Miller, entre autres, ce qui allait me procurer un sacré choc. Et puis je l’ai lu, lui, et j’ai appris beaucoup dans sa façon de voir le monde, dans sa façon de parler de l’amour...

            Alors, je lui ai écrit. Je lui ai envoyé des poèmes, si je me souviens bien, ce qui était stupide car Sternberg n’était pas attiré par la poésie. Mais il a été touché par ma jeunesse, je suppose, et il m’a donné rendez-vous à Paris (j’étais banlieusarde). Je suis arrivée avec Lettre ouverte aux Terriens sous le bras au café de Flore où je mettais les pieds pour la première fois de ma vie. Je l’ai vu arriver sur son Solex, ce qui ne me surprenait guère puisque dans ma famille on utilisait encore les Solex. Il était simple, bavard, sérieux..., timide (ou était-ce le reflet de ma propre timidité ?). Nous avons parlé de poésie (il m’a redit que la poésie ne le branchait pas trop) et du livre de Guy Sitbon qui venait de paraître : Yves et Véronique, sorte d’utopie post-soixante-huitarde sur les communautés où règneraient la liberté sexuelle et le partage des partenaires. Cela m’avait effarée et Sternberg s’est chargé de me rassurer. Il a vu que j’étais une innocente étudiante et une apprentie écrivain à qui il a expliqué à quel point il était difficile, sinon impossible, de trouver un éditeur. Il m’a parlé de son fils qui avait trouvé avec peine un emploi. La vie quotidienne, déjà, n’était pas simple. J’ai bu ses critiques sarcastiques des très jeunes écrivains (Didier Decoin, François-Marie Banier et consorts), qu’il appelait “les minets de la plume” avec délices. Cela me vengeait un peu de mes déboires personnels. Sternberg m’a dédicacé mon précieux livre que j’avais fait lire à tout le monde autour de moi.

 

            Je n’ai jamais revu Monsieur Sternberg, si ce n’est une fois de loin dans un cinéma avec une jolie fille, et une fois, alors que j’avais commencé à travailler, à travers la vitre d’un café, entouré d’une bande de jeunes gens.

 

            Je ne suis jamais devenue écrivain et je n’ai appris la mort de Monsieur Sternberg que récemment en pianotant sur Internet. Je me souviens, comme dirait

2

 

Perec (que Jacques Sternberg appréciait sûrement), du Café de Flore et des Solex, je me souviens des quais où j’ai trouvé l’écrivain Cami, je me souviens des beaux visages des écrivains de cinquante ans de ces années-là, je me souviens de Trouville que j’aimais  sans savoir que Sternberg y avait ses habitudes, je me souviens des passages érotiques de ses livres, je me souviens de la texture des pages des livres de chez Eric Losfeld, je me souviens de mes joies littéraires et de toutes mes découvertes de jeune fille, je me souviens de mon bonheur lorsque je recevais le “Magazine littéraire” où je plongeais immédiatement dans la première page, MA page, je me souviens de mes cris de plaisirs en lisant Lettre ouverte aux Terriens, je me souviens de mes phrases que j’ai commencé à chambouler...

 

            Grâce à Sternberg, la jeune fille que je fus apprit à ne pas aimer “le pire dans l’ignorance absolue de ce qu’il y a de marginal, de plus excitant pour l’esprit, car tout germe d’humour, de charnel, de délire est banni des programmes scolaires...” (Lettre ouverte aux Terriens, p 45). J’eus un peu vingt ans d’une autre façon, dans une époque maudite car, comme chacun le sait, rien n’est pire que d’avoir vingt ans.

 

            Jacques Sternberg n’est plus, mais il est encore dans toutes nos mémoires. J’ai parlé de lui il y a quelques jours avec des amis (une jeune prof de français et Roland Duval, critique de cinéma et journaliste). Si l’on n’a pas parlé de lui à sa mort, son exemple fera encore écrire des jeunes gens. Mais je suppose que Sternberg aurait bien ri si l’on avait parlé de lui comme “exemple”. Alors, je me contente de le saluer ici et d’aller rouler mes mots sur les bosses de la vie.

 

Joëlle CARZON -

 

Gien, 14/5/08

Texte publié sur le site de Jacques Sternberg, par son fils, en 2008

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Le 26/7/13

Livre publié chez "l'Age d'Homme", 2013, "Jacques Sternberg ou l'oeil sauvage" de Lionel Marek, son fils (également écrivain).

"Un livre qui tient également de la biographie, de l'autobiographie, des mémoires intimes, de l'essai littéraire et même du récit initiatique (la quête du père)." Jean-Baptiste Baronian.

 

 

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26 mars 2013 2 26 /03 /mars /2013 14:50

J’ai souvent raconté ce jour-là, d’abord pour faire rire, puis pour expliquer les « effets », pour dire à quel point cela avait été agréable. Aujourd’hui cela me paraît si loin…

 

Je descendais les escaliers de la rue de Saintonge (un très vieil escalier en bois), entourée de Pierre, Alain et Jules. Alain était le frère de Sonia. Il avait préparé un très bon gâteau au chocolat, recette qu’il me donna ensuite et que j’ai faite toute ma vie : la recette du gâteau, pas ce qu’il y avait dedans. Car Alain avait fourré dans le gâteau un ingrédient supplémentaire.

 

On me le dit, mais comme d’habitude je ne fis pas vraiment attention. « Ah bon ? » C’est ce que je disais toujours, légèrement étonnée mais pas plus que ça. « Ah bon ? », c’est ce que dit sans arrêt mon père aujourd’hui, maintenant qu’il a perdu la mémoire et qu’il ne sait plus où il en est, dans quel lieu, à quel moment, à quelle époque, et  pourquoi on est là. Qu’est-ce qu’on fait sur cette terre bizarre ? Mystère !

 

Qu’est-ce que je faisais, moi Lucile, petite bourgeoise de banlieue nouvellement installée à Paris, avec ces amis-là ? Mystère. Mystère ce qu’on me disait de la politique, de l’écologie, des chanteurs qu’ils aimaient du Rockn’roll, des gâteaux au chocolat fourrés. J’étais sur mon petit nuage, je croyais au progrès et à la gentillesse des gens. Quand mes amis fumaient du shit –c’était là pourtant, cela se passait sous mes yeux – je ne me posais pas de questions. Je ne me demandais pas pourquoi ils faisaient ça. Tout le monde semblait fumer sauf moi, cela participait d’une espèce de normalité qui ne me posait aucun problème. J’étais tellement heureuse de ne plus être dans la maison de mes parents que tout ce qui semblait m’éloigner d’eux soulevait mon approbation. C’était loin des conventions, de la vie réglée au millimètre de mon père, de la bouche pincée de ma mère, alors tant mieux. J’étais nouvelle, j’étais légère, j’étais libre. Libre. C’est peut-être ça qui a dirigé toute ma vie. Etre libre et écrire. Impression de liberté, impression que l’on va pouvoir écrire et raconter toutes les histoires du monde. Pierre représentait faussement une liberté que les femmes de ma famille n’avaient jamais eue. Mes nouveaux amis étaient ma liberté toute neuve. C’était la première fois que je descendais un escalier en ayant ingurgité une substance  interdite, c’était la première fois que j’allais voir Higelin.

 

Le gâteau était bon, aussi j’en avais repris plusieurs fois. On m’avait dit de faire attention, mais je ne me rendais compte de rien. Tout ça me semblait anodin. Ce n’était qu’un gâteau après tout.

 

En descendant l’escalier, je disais déjà que j’allais m’envoler et mes amis riaient. Alain surtout riait. « Tu n’aurais peut-être pas dû en reprendre deux fois », me dit Jules.

 

Ce fut une expérience merveilleuse, et d’ailleurs ce fut l’unique fois où l’expérience fut merveilleuse. J’eus tout le temps l’impression que j’étais sur le point de m’envoler et que j’allais me poser sur l’épaule d’Higelin. D’ailleurs le Grand Jacques est lui-même un oiseau. Il danse, il chante, il se déplace comme un bel oiseau. Je déployais de grandes ailes, je n’étais plus ce poussin rabougri de la vie de tous les jours, cette toute petite jeune fille (1,54 m) qui travaillait dans un horrible bureau avec d’horribles gens. Ce fut magique de faire la connaissance d’Higelin de cette façon-là.

 

Car Pierre écoutait Higelin tout le temps. J’avais intérêt à être un peu fan moi aussi. J’ai vu Higelin cinq fois en concert au cours de ma vie avec Pierre.

 

*

 

Je ne me mis jamais à la fumette. D’ailleurs j’aurais étouffé ! Comment, si longtemps (environ seize ans), ai-je pu vivre (et respirer) entourée de fumeurs, je ne sais pas… Tout le monde fumait dans les années 80. Bernard Pivot faisait « Apostrophes » au milieu d’une invraisemblable tabagie (mais « Apostrophes » existait-elle encore en 1980 ? et j’avais abandonné la lecture pour le cinéma). Ce n’est qu’en 86 que je commençai à ne plus en pouvoir de la fumée. Pierre n’eut jamais le droit de fumer dans la chambre. Quand même ! Toute ma vie j’ai été d’une tolérance infinie avec tous et chacun, tolérance qui allait me coûter beaucoup par la suite.

 

Mais là, en 1981 (82 ?), au Cirque d’Hiver, ma tolérance s’était étendue à moi-même. J’avais le droit de prendre des substances interdites, d’aller me poser sur l’épaule d’Higelin, de voler. J’ai gardé longtemps un souvenir exalté de ce soir-là, je l’ai raconté mille fois dans des récits où Higelin était une espèce de grand poète, un Cocteau, un Rimbaud. Quand l’affection pour Pierre fut partie, détruite, souillée, je gardai toujours une affection pour Higelin. L’entendre parfois à la radio me rappelle toute ma jeunesse à Paris, toutes mes amitiés, tout l’amour. Il est pour toujours un magicien, un homme incroyablement généreux, capable de chanter jusqu’au bout de la nuit si le public veut rester. J’ai bien compris que Pierre L'AIMAIT.

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9 février 2013 6 09 /02 /février /2013 14:44

                       BECAUD

 

Il était encore si beau à son âge

Petite il me faisait rêver

Ah ! les tantes Jeanne ! "C'est qui les tantes Jeanne ?" disait la petite fille

"Les poules ! " répondait mon père

Les poules de Bécaud me faisaient rêver

 

 

Elle était si belle Nathalie

Nathalie Belle Nathalie Blonde Nathalie Russe Nathalie toutes les filles du monde

Les plus belles Nathalie donnant la main aux poules de mon papa

Ah ! les marchés de Provence et puis ces baladins ces baladins de mon cœur

Dans ma maison fermée* de mes vingt ans je les chantais ces baladins

 

 

Il y eut les fauteuils cassés

Les fauteuils cassés de leurs vingt ans

Il y eut Brigitte couchée sur le piano du poète

Et encor Nathalie dans les rues de Moscou

Je prendrai un mauvais chocolat au café Pouchkine

Il paraît qu'il n'existait pas le café Pouchkine

Mais Nathalie elle existe bien !

Et les poules aux marchés de Provence

Et le souffle de Bécaud sur les touches de son piano.

 

23 décembre 2001

 

 

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* Dans ma maison de Conflans Ste Honorine.

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Un de mes "petits poèmes" que j'écris depuis 2011 :

 

Deux fleurs d'hiver

Sur ma table provençale

Deux fleurs d'hier

Et d'aujourd'hui marquées dans mon cœur

Comme de l'encre dorée.

 

10 février 2013

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Rien à voir :

qui pourrait me dire où je peux trouver une version irlandaise de la chanson O'Danny Boy ! ?

Je n'ai trouvé sur You Tube qu'une version en français  (ce qui gâchait tout) d'un choeur.

 

10/2/13

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16 février 2013

Je suis en train d'écouter "Un Pedigree" de Modiano, lu par Jean-Louis Trintignant. Chef-d'œuvre. Et chef-d'œuvre qui donne envie d'écrire.

Alors, je me censure (cela m'arrive) ; j'ai censuré mes méchancetés de mars 2010 sur ce blog.

 

 

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2 février 2013 6 02 /02 /février /2013 15:05

Lucile à Paris

 

 

CHAPITRE IX

 

Musiques (des années 80)

 

En 2008, lorsque je racontai à Michèle l’histoire de « Lucile qui tombait des nues », je songeai à un décor comique du genre « Lucile-à-Paris-qui-ne-sait-rien-de-rien-et-regarde-ses-amis-fumer-en-pensant-que-c’est-du-tabac ». L’histoire d’une naïve la tête farcie de livres qui vit sans s’en rendre compte la fin des Hippies.

 

Puis je me suis dit que j’allais être provocatrice, raconter par exemple l’histoire de mon d. pour choquer la galerie.

 

Mais la gentille petite Lucile que je suis encore ne veut choquer personne. Je choquerais d’ailleurs qui en 2012-2013 ? La seule chose qui pourrait choquer (et qui me choque moi !) c’est qu’on pût être vierge à vingt-cinq ans en 1980.

 

Ce fut une nuit de cauchemar. Entre une fille qui ne connaissait rien et un garçon qui ne comprenait rien. Et en plus le fiasco final. Après, je réussis à remonter la pente. Petit à petit. A m’accrocher aux branches qui pendent au-dessus de l’eau qui m’emporte. Lucile, capitaine courageux. Toujours dans une rivière tumultueuse, et toujours les branches au-dessus.

 

Ce chapitre devait s’intituler « MD » et il s’intitulera « Musiques ».

 

MUSIQUES DONC…

 

Les Doors. Je n’ai pas l’oreille musicale (ou je crois ne pas l’avoir ?). Quand je disais à Marc que je n’avais pas l’oreille musicale, que je n’aimais pas vraiment la musique, il ouvrait des yeux et me regardait comme si j’étais une espèce de monstre.  Comment peut-on NE PAS AIMER la musique ? En fait, peut-être n’osais-je  pas dire alors  que chez mes parents j’écoutais Trenet, Yves Montand, Brassens, Brel, et que j’avais écouté intensément les Beatles. A vingt-et-un ans, j’avais écouté Simon et Garfunkel grâce à Mathilda et Dominique, et ça déjà ça datait. Et qu’à vingt-deux ans, en Angleterre (Hillingdon) j’allais avec Jane Alderton écouter des concerts classiques. J’aimais le piano et Ravel. Et, en 1979, j’achetai « City To City » de Gerry Rafferty que j’adorai (et que je viens de redécouvrir et que je réécoute). Je crois qu’en 1980, les Beatles n’étaient plus trop écoutés. Pas par mes amis en tout cas.

 

Je fis l’amour avec Pierre au son des Doors (très bonne idée !). Et puis au son de Ricky Lee Jones et Stan, Getz et Gilberto. Nous avons écouté les mêmes K7 de Ricky Lee Jones et de Stan, Getz et Gilberto pendant ces sept ans à Paris.

 

Un jour, les Doors en fond sonore, on mit un foulard sur une lampe par terre (nous avons couché sur un matelas pendant… tout le temps, tout le temps de mes années à Paris), et le foulard prit feu. Nous avons failli plusieurs fois rue Lécluse  mettre le feu. Avec Pierre, on cassait les objets et on mettait le feu.

 

Led Zeppelin ; Jimmy Hendrix ; Crosby, Still, Nash and Young. “Stairway to Heaven”. J’adorai “Led Zep”. J’ai réécouté Jimmy Hendrix hier (28 octobre 2012) sur Deezer pour savoir, pour me souvenir de ce que c’était… Oui, c’était chouette. Mes amis m’avaient convertie, j’aimais bien, sans me concentrer sur la musique, sur les paroles (j’aurais pu, n’oublions pas  que j’avais étudié l’anglais à Nanterre-Paris X). Je n’ai jamais su me concentrer sur quoi que ce soit. Défaillance intellectuelle ou QI trop élevé ? (c’est ce que j’ai lu récemment dans un journal, I’m kidding…) Ça me plaisait assez tout ça, sans excès, sans vraie passion ; je n’étais pas encore au bout de l’explosion quand, le matin dès le réveil,  Pierre mettait à fond sa        musique. Rue Lécluse le matin à 7 heures, nous nous réveillions au son de FIP. Ce qui me rappelle Julien Dellifiori et son inénarrable équipière Clémentine Célarié (c’était le soir sur France Inter). Sans se démonter et inlassablement, Julien parlait de son jazz adoré, coupé par la future « Madame Sans-Gêne » qui nous faisait hurler de rire (autour des années 2000 j’essayai de prétendre aimer le jazz). Oui, FIP et France Inter pour Pierre, l’enfant abandonné de Seine-Saint-Denis (ex 75), l’engagé dans la Légion (on l’en avait exclu pour pipi au lit), taulard à l’Armée pendant un an pour « rébellion avec arme », aucunes études, coursier, téléphoniste, apprenti libraire… Pierre avait découvert France Inter en prison, y avait poursuivi ses lectures. Et il adorait la BD.

 

Hubert-Félix Thiéfaine, Areski et Fontaine (Pierre parlait d’Areski et Fontaine sans arrêt mais je ne savais pas de quoi, de qui il parlait), Charlelie Couture, Dick Annegarn, Bobby Lapointe (Pierre et Jules le chantaient par cœur), Jimmy Hendrix, The Rose, Kate Bush (je viens de découvrir –Deezer toujours- que nous écoutions « Wuthering Heights », et « Wuthering Heights » est un de mes romans préférés depuis toujours  - et je n’ai jamais su alors que la chanson s’appelait « Wuthering Heights » !), tous ceux que je viens de citer là n’y sont pas. Le seul nom que j’ai entendu est celui de Louis Bertignac. Mes amis étaient, je le sais, des amoureux passionnés du Rock des années 70. Donc, beaucoup de toutes ces figures sortaient des années 70. Mais Bobby Lapointe, d’où sortait-il ? Par quelle étrangeté se trouvait-il parmi les chéris de mes amis ? Nous vîmes « Tirez sur le pianiste », bien sûr, un Truffaut noir et blanc. Truffaut. Qu’est-ce  qui pouvait mieux évoquer la vie de Pierre que « Les 400 Coups » ? « Where is the father ? » « - Elle est où ta mère ? – Elle est morte. Morte, Monsieur. » Non, non, « Les 400 Coups » pour Pierre et POUR MOI. « On voulait que je me taise, que je ne fasse pas de bruit. » (Truffaut.) Where is the mother ?

 

Et Jacques Higelin. Higelin, Higelin, Higelin. Ils l’aimaient tous. Pierre l’adorait. Etait-ce le père rêvé ? Le père royal et léger, le père saltimbanque, le père funambule. Monumental Higelin dans nos concerts de ces années-là. Au Cirque d’Hiver, il était comme sur un fil. Chanteur, danseur et acrobate. C’était déjà un « vieux » pour nous pourtant. Il chantait, dansait pendant des heures, jusqu’au bout de la fatigue. Pierre l’aimait. Il était amoureux d’Higelin, oui. Jacques, le Grand Jacques. Une grande perche sur la pointe des pieds que Pierre avait choisi d’adorer.

 

Et Jacques est toujours là, en 2012. Pierre en serait si heureux !  (Pierre serait-il mort ?) J’ai vu Hubert-Félix Thiéfaine un soir d’octobre  à la télévision. Il a l’air jeune. Jeune et calme, pas de poches sous les yeux bleus, comme si toutes ces chansons d’Higelin, de Thiéfaine, de Bertignac existaient encore dans un état de jeunesse permanente, alors que, lorsque je songe à ces années à Paris, il me semble que certains sont bel et bien morts, avec Truffaut et Pascale Augier. Lorsque je vois surgir (d’où ? De quels enfers mystérieux ?) Philippe Djian et Mickey Rourke, il me semble cauchemarder : mais « 37°2 », « Rumble Fish », c’était il y a mille ans ! En fait, c’est peut-être moi qui suis sortie d’un Enfer.

 

Où sont les voix de Kate Bush (cette toute, toute petite voix qui n’a jamais été reproduite depuis) et surtout celle de Nina Hagen ? Jules me faisait écouter Nina Hagen en riant, et, en me la faisant écouter, il se moquait sans doute un peu de moi, la Lucile si récemment « décoincée » : cette Nina Hagen, cette folle, cette cinglée, cette infernale, cette démonique Nina Hagen. Elle surgissait d’un monde de noirceur et d’étrangeté dont surgirent aussi deux chanteurs (un gros et un maigre sur la pochette du disque Vinyle), très bizarres, que Jules me sortit de son chapeau un jour. Je ne me souviens absolument pas du nom du groupe de ces deux énergumènes. Je crois que Raoul Ruiz les prit comme acteurs. « L’Eveillé du Pont de l’Alma », dans « Les Destins de Manuel », ou « Mammam » ?... Il faudrait que je demande à l’enfant Melvil Poupaud… L’un des deux s’appelait Dominique. Je crois…

 

Et Dick Annegarn, Bruxelles c’était loin. Un jardin écolo avant l’heure. Les légumes de Dick. Pierre et moi, nous nous tenions la main en écoutant l’énumération de couples de prénoms dans une chanson d’Annegarn ; nous étions dedans : « Michel et Joëlle, Pierre et Lucile… »…

 

Nous faisions l’amour sur les Doors, Ricky Lee Jones ; et Stan, Getz et Gilberto. Il y a beaucoup de morts, me dis-je, même s’il paraît que Djian bouge encore (je  le mets dans les Rock Stars, je pense que ça lui plairait).

 

Alain Bashung a rejoint The Rose. En 1982 ou 1983, on nous dit un matin qu’il était mort, à l’heure où les rumeurs sur Internet n’existaient pas (c’était faux). « Gaby ô Gaby », chantaient en cœur mes amis  dans un Paris où la beauté d’Higelin, Charlely Couture et Bashung était encore une beauté cinématographique à la Patti Smith. On découpait encore les mots dans du papier pour faire des poèmes et des chansons.

 

Beaucoup plus tard, bien après 2000, j’ai vu à Londres, à la British Library, 96 Euston Road, des morceaux de papiers, déchirés sur les bords, avec le « Yesterday » des Beatles. J’étais toute émue, et infiniment joyeuse. Presque aussi émue que de voir le manuscrit de « Jane Eyre » à quelques pas de là. Chacun sa Magna Carta.

 

Les Magna Carta de Pierre, c’était les chansons de Bobby Lapointe qu’il avait pu photocopier à la bibliothèque du XVIIè, le par-cœur amoureux de Claude Nougaro, les billets d’entrée, qui s’accumulaient et s’accumulaient, des concerts de cette grande bringue d’Higelin.

 

1979-1987. En 87, lorsque Pierre et moi avons quitté mon Paris, ce fut aux sons de Tom Waits (Tom Waits lié à jamais à Jim Jarmusch et son cinéma) et Paolo Conte.

 

Mais en attendant, il y eut Jacques Higelin au Cirque d’Hiver.

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PS. Jeanne Moreau chante Norge – Bronsky Beat – The Cure – Jean-Jacques Goldman (je ne me souviens pas l’avoir entendu chez aucun de mes amis).

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En ce qui concerne ces deux mecs qui ont joué dans Raoul Ruiz, j’ai fait des recherches sur Internet mais ne les ai pas retrouvés. Je sais qu’ils ne sortent pas de mon imagination. Jules, reviens pour me dire… (2/2/2013)

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25 janvier 2013 5 25 /01 /janvier /2013 14:51

 

Pourquoi ai-je intitulé deux de mes chapitres précédents « Juliet Berto Volumes I et II » ? Pourquoi « volume » ? Il me semble que cela vient de Rivette et de ses films à épisodes, il se prenait un peu pour Eugène Sue. Est-ce dans « Merry Go Round » ou dans « Le Pont du Nord » qu’il y a ces « volumes » ?  Volume, ce serait donc Rivette que Marc et moi, puis Pierre dans la foulée, adorions. Mais volume, c’est aussi les livres. Mais volume, c’est aussi le poids. Le poids de nos vies, le poids de celle de Pierre qui allait s’abattre sur moi, la petite bourgeoise de Conflans, de lui l’enfant abandonné de Saint-Denis. On ne parlait pas du tout du « 93 » à l’époque (9/3) et, sur sa carte d’identité, Pierre était né dans le 75. Car, en 1960, on faisait encore à Saint-Denis l’honneur d’appartenir à Paris.

 

Très vite, Juliet Berto allait nous appartenir à tous. Marc m’avait emmenée voir « Céline et Julie vont en bateau », j’y emmenai Pierre à son tour, puis ce fut la sortie de « Neige » en 1981 et Juliet nous appartint à tous.

 

J’ignorais absolument la chanson d’Yves Simon :

 

« Sur les vieux écrans de 68

Vous étiez Chinoise mangeuse de frites

Godard vous avait alpaguée

De l’autre côté du miroir d’un café »

 

Peut-être que Jules,  Pierre et Sonia connaissaient cette chanson, je ne m’en souviens pas. J’ai toujours été nulle avec les chansons alors que mes amis vivaient avec plein de chansons dans la tête. Sonia d’ailleurs lisait les romans d’Yves Simon.

 

Juliet Berto nous appartenait, elle faisait partie  de nous comme « Neige » et son Montmartre plutôt sombre. Je n’ai jamais revu « Neige ». Jamais.  Je me souviens d’une neige qui tombait sur une piscine et des rues glauques de Montmartre. Et de flics perdus. C’est tout. En fait, je ne me souviens pas de « Neige ». Mais de Juliet Berto, c’est tout mon cœur et ma mémoire qui s’en souviennent. Elle est gravée comme un tableau, dans le musée de ma vie, neige ou pas.

 

« Neige » parlait de drogue bien sûr, et c’est sans doute cela qui avait frappé mes amis. Ils baignaient dans la fumée et les expériences bizarres dont Sonia me parlait parfois.

Mais je ne comprenais pas ce qu’elle me racontait.

 

Pour moi il fallait remplacer le mot « neige » par « brouillard ».

 

La tête en plein dans la brume, Lucile.

 

J’aime beaucoup « de l’autre côté du miroir d’un café » d’Yves Simon. Pierre venait très exactement de l’autre côté du miroir d’un café. C’était une apparition dans Paris où les cafés ont tant d’importance.

 

Pierre tomba amoureux de Lucile (pourquoi un vagabond tombe-t-il amoureux d’une demoiselle si propre sur elle ?).

 

Les samedis ou les dimanches, il m’emmena sur les bords de la Seine, puis dans les jardins du Palais-Royal.

 

Sur un bord de Seine, il était assis et roulait ses cigarettes lui-même. Et cela m’émut profondément (bien sûr que cela aurait dû m’inquiéter !) car toute ma petite enfance me retombait dessus en bouffées. Qui roulait ses cigarettes lui-même, le soir, avec cette même concentration ? Mon grand-père Sence (il se prénommait Jules comme notre Jules). Jules Sence l’ouvrier et le prisonnier de guerre (cinq années !), mon grand-père à moi, mon seul grand-père. C’était si merveilleux de revoir ces gestes-là.

 

Dans les jardins du Palais-Royal, nous fîmes le tour dix fois et Pierre voulut me séduire en me chantant du Nougaro. Oui, l’enfant de Saint-Denis de cette époque-là chantait du Nougaro. Pierre avait eu sa parenthèse enchantée, dans son adolescence catastrophique ayant suivi une enfance catastrophique, en fréquentant un an, pas loin de Saint-Denis mais pas à Saint-Denis, une bibliothèque et de jeunes amis qui eux allaient au lycée.

 

Il chantait les chansons de Nougaro, d’Higelin bien sûr (son Higelin, leur Higelin, qui allait devenir mon Higelin) et de Bobby Lapointe. Ce jour-là, dans les jardins précieux (et pas très grands finalement), il me fit sa prestation de Claude Nougaro. Claude de Toulouse pour nous les enfants de Paris, pour moi Lucile-Cinéma.

 

« Une petite fille en pleurs

Dans une ville en pluie

Mais qu’est-c’que j’lui ai fait… ? »

 

Etait-ce celle-là ? Place de la Concorde, place de la Concorde…
Ô Paris !

 

Etait-ce cette chanson-là, chanson rapide, vite vite, il fallait enchaîner les syllabes, les mots… ? Pierre aimait ce rythme à tout casser et la performance de la chose. Chanter une chanson de Nougaro, sans se tromper dans les paroles, pas une seule fois, et la chanter jusqu’au bout, dans un seul souffle. Vite. En me regardant dans les yeux pour me dire Je T’Aime.

 

Ou était-ce « le Cinéma » ?... Les deux me correspondaient. La petite fille en pleurs ou la petite fille insomniaque cinéphile ? Les deux c’était bien moi. Je le regardais chanter, il s’y prit à plusieurs fois avant de réussir à chanter la chanson de bout en bout. Oui, c’était une performance. Une performance émouvante. Bravo, Pierre, tu avais réussi ton coup. J’étais vraiment épatée.

 

« … j’ouvre : c’est toi !

Vais-je te prendre par les hanches

Comme sur l’écran de mes nuits blanches ?

Non : je te dis « comment ça va ? »

Et je t’emmène au cinéma… »

 

Oui, diable, c’était parfait. Les deux étaient parfaites, la ville en pluie ou la ville de nos écrans. La même : Paris.

 

Et Lucile à Paris qu’un garçon allait prendre par les hanches, enfin, c’était pas trop tôt.

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J’avais attendu François-Régis Bastide rue Jacob en 1975 et j’allais attendre un plutôt joli garçon (tellement plus jeune qu’un barbon !) très bientôt place Furstenberg où il travaillait alors. Après tout, on aurait pu croire que j’y gagnais au change. Un coursier contre un écrivain célèbre… Ouais, mais c’était un mignon coursier qui me chantait du Nougaro dans les jardins du Palais-Royal. Claude Nougaro rien que pour moi.

 

Dans mon beau Paris.

 

Je m’aperçois que je n’ai aimé des hommes qu’à Paris.

 

Loin de Paris, les visages des hommes se dissolvent dans les paysages. Dans les bois mousseux, dans les brumes de la Loire ou autre. A Paris, on estourbit l’insomnie, on « vous emmène au cinéma ». Pierre et Nougaro : j’étais étourdie-estourbie.

 

Plus tard, nous traverserions Paris à pied du nord au sud. De la place de Clichy à Montparnasse, puis jusqu’à la rue de l’Abbé-Carton dans le XIVè, là où allait habiter Jules. Les dernières années de Jules. 30, rue de l’Abbé-Carton. Une maison grise (pas un immeuble parisien) avec un petit jardin et un lapin dans le jardin. Les gins toniques du samedi soir devant le bar de Jules, rue de l’Abbé-Carton, Nelly la tête enveloppée d’un tissu indien, Nelly et sa cystite, Jean-Baptiste et Pascale, Pascale fragile et trop mince qui s’allongeait sur les lits, épuisée, un livre de Cioran à la main, Pascale aux mosaïques pleines de brumes et de petits trains (la vapeur s’échappait encore des trains de Pascale en 1985), Jeanny et ses bibis noirs, Jeanny et son chauffeur de taxi de mari kabyle invisible (il travaillait lors des soirées chez Jules), et cette discussion terrible qu’il y eut un soir entre Jean-Baptiste, un Kabyle et moi sur la place des filles dans la famille. Je me mis à pleurer (mais je n’allais pas bien ce soir-là), choquée qu’on puisse parler des filles ainsi. Il n’y avait jamais eu de Maghrébins dans mon entourage, dans notre entourage. Pas un seul Maghrébin dans ma classe de Terminale A à Poissy, ce fut quand ? Pas entre 1979 et 1986 en tout cas. Pas chez Jules.

 

Au moment des jardins du Palais-Royal, j’habitais encore rue de Saintonge. Puis j’allais céder mon appartement pour la rue Lécluse (au numéro 8). Pierre habitait une chambre au 6è étage dans un quartier chic de Paris. Ou il habitait chez Jules.

 

Oui, Pierre chez Jules. Sonia, Cyril et moi nous ne nous étonnions de rien. Marc seul et mystérieux entre Conflans et Levallois. Tous ces types seuls, ça aurait dû nous paraître bizarre. Mais Sonia avait appris la vie « avec les hommes » (me dit-elle vingt-cinq ans après et moi j’avais appris quelques « trucs » en lisant des romans de Jacques Sternberg, un écrivain que j’avais rencontré lorsque, à vingt ans, je courais désespérément après les vieux écrivains. Il n’y avait pas Internet dans les années 70. Sonia et moi n’étions pas allées voir « Emmanuelle »,  nous n’en aurions d’ailleurs même pas eu l’idée. J’avais des copines vierges à Nanterre. Plein.

 

Etions-nous des niaises ?

 

Non, nous n’étions absolument pas des niaises. Nous avions été élevées comme ça, dans l’ignorance totale instituée par madame Ramais pour Sonia, et moi, dans l’ignorance déjà de mon propre corps (nous avions eu, c’est vrai, des cours d’initiation à la sexualité en classe de Troisième, mais le prof me faisait tellement peur, et il racontait les choses de manière si froide, que je n’avais rien compris). Nous devions être sages, étudier et TRAVAILLER. Ma grand-mère pensait que je pouvais me marier un jour, ma mère pas du tout. Lucile, cette gourde, mariée !

 

Après Bastide et un prof de Nanterre qui m’avaient fait croire que je pouvais effectivement plaire (mais j’étais tombée des nues), j’avais oublié et étais retombée dans une espèce de doute assez terrorisant. Pierre me fit à nouveau croire que j’étais une femme.

 

Mais il était si jeune. Et il arrivait de la planète Mars, un mélange de Saint-Denis et de Dickens. Et moi, les yeux fermés, je me disais que peut-être…

 

Peut-être.

 

Je n’étais pas amoureuse. Il avait juste surgi dans l’appartement de Jules.

 

Il était là, il ne me terrifiait pas trop.

 

« Une petite fille en fleurs dans une ville en pluie… »

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7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 15:58

 

Je n’avais pas la télévision, je ne l’avais pas eue à Conflans, nous ne l’avions pas. Etait-ce pour ça que nous étions libres ? La tête pas encombrée justement de tous les événements politiques de ces années-là. Les loisirs, pour moi, ça avait toujours été de tourner les pages, voir des films, et écrire. Et grimper en haut de Notre-Dame. Et marcher interminablement dans Paris. Et parcourir le Marais (quand j’habitais rue de Saintonge) et découvrir le Musée Picasso qui venait d’ouvrir.  Puis traverser Paris du nord au sud (quand j’ai habité rue Lécluse, près de la place de Clichy), à pied, toute seule. Puis avec Pierre.

 

Juliet Berto traverse Montmartre suivie par Dominique Labourier. C’est une traque rigolote, personne ne se prend au sérieux : ni Jacques Rivette ni Juliet Berto, la Juliet Berto qui allait tourner « Neige » en 1981. 1981 : année de «  Ma » Libération sexuelle à moi. Avec Marc aussi j’avais l’impression d’une course à travers Paris. Ce jeune homme (mon jeune homme, j’avais aimé un homme de trente ans de plus que moi à vingt ans et, au même moment, été

aimée par un homme de quarante ans) m’avait fait prendre mille chemins détournés pour m’emmener voir « Céline et Julie vont en bateau ». Juliet est belle et mystérieuse, Dominique rousse et obstinée.  Mais tout ça de façon marrante. Et la liberté. La Liberté. La liberté de ce film merveilleux. On marche beaucoup, on suce des bonbons interdits, on entre dans une maison où il ne faut pas entrer. Où il se passe des choses perverses. Des amours perverses. Barbet Schroeder aime deux femmes. Elles sont complètement inventées, complètement folles. La folie de tout ça. Ma liberté (sexuelle ?) à moi c’était de courir avec Marc à l’autre bout de Paris pour voir Juliet et Dominique dans une salle toute noire.

 

Les livres et le cinéma, c’est plein de sexe. Même quand tout a l’air marrant et anodin. Comme Juliet et Dominique qui deviennent copines au milieu de tours de magie et de substances interdites.

 

Marc m’avait-il entraînée à « Céline et Julie… » pour me dire : « Je ne te fais pas l’amour, mais vois, là, la liberté des femmes. »

 

Et l’une de mes premières lettres à Pierre, après avoir débuté notre relation, fut de lui écrire : « Laisse-moi tranquille. J’ai besoin de ma liberté. » La liberté, ma liberté, c’était la liberté de Céline  et Julie (sans hommes dans le film, sans fiancés je veux dire). Où était le sexe dans tout ça ?

 

Partout bien sûr. Mais je ne voyais pas grand-chose. Dans Paris, dans les cheveux longs de Jules et Pierre (c’était la fin des Hippies), sous nos robes indiennes, dans les boîtes de nuit, partout, chez Sonia (qui avait des aventures), chez Jules, chez Marc (que je croyais seuls), dans l’air du temps avant la fin de l’ère magique, avant l’apparition du sida. Me croyais-je toujours laide ? Non, je ne crois pas puisque Jane (Alderton) m’avait photographiée à la fontaine de l’Observatoire, les pieds sur la margelle, dans ma jupe azur, avec de jolies jambes, presque vaporeuse sous le ciel de Paris. Etais-je, enfin, arrivée à me croire jolie ? Mais lorsque j’étais avec d’autres jeunes femmes, ce n’était pas moi que les hommes voyaient. Etais-je un bas-bleu, enseveli sous ces kilos de livres que j’avais lus entre quinze et vingt-deux ans ? Ou une planeuse totale, la tête dans le cinématographe, qui ne voyait autour d’elle que des Ava Gardner et des Giene Tierney ? (Alors, comment être triomphante ?)  Ou avais-je un grave problème (ma mère, ma mère, comment as-tu regardé ta fille ? De bas en haut, tu m’as regardée, ma mère, avec des soupirs exaspérés) ?

 

Un jour, je m’achetai à Saint-Lazare une magnifique robe d’été, évasée et décolletée. Dans la rue, on me prit pour une putain et cela me terrifia. J’allai une fois avec Marc voir un De Oliveira en portant cette fameuse robe. Marc sembla surpris et me fit  un petit compliment. Mais avoir été prise par le bras par un homme affreux dans la rue près de l’Action-Lafayette (IXè) m’avait tétanisée. Je remisai la robe maudite.

 

J’ai toujours aimé les grandes boucles d’oreilles et les rouges à lèvres écarlates. Il paraît que c’est pour attirer les hommes. Mais Lucile aux lèvres rouges, dans les années 80, allait dans les salles obscures.

 

Contradictoire Lucile. Discrète et pipelette. Jolie et se cachant. Sociable et solitaire. Indépendante jusqu’à l’ivresse et rêvant d’un Marc à domicile.

 

 Moi qui avais tant aimé les hommes beaucoup plus âgés que moi,  j’allais tomber dans les bras de Pierre qui était un très jeune homme. Un gamin, avec un livre de yoga sous le bras, chez Jules.

 

Chez Jules.

 

C’est ainsi que je vis Pierre pour la première fois, fin 1980. J’étais en train de parler à Jules de

Lucile-Ecrivain et cette irruption m'agaça fortement.

 

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7 janvier 2013

Pourquoi ces chapitres intitulés "Juliet Volumes 1, 2..." ? Volumes, je pense, à cause de Jacques Rivette qui construisait ses films ainsi : avec des épisodes interminables et mystérieux (Les Mystères de Paris...) et qui les mettait dans ses films sans se soucier de la logique de tout ça.

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19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 17:05

Rue Lécluse, Pierre me fabriquaun bureau avec deux caisses et une planche sur laquelle il peint un joli paysage. Nous étions pauvres, d’une pauvreté chronique que je ne cherchais pas à expliquer (IL Y AVAIT des explications) et que j’acceptais comme si elle était naturelle (enfin, c’est plus compliqué que ça, j’en reparlerai sans doute par la suite pour raconter ma vie avec Pierre). Et je trouvai mon bureau charmant. Au-dessus, j’accrochai un paysage de montagne offert par Cyril. On commençait alors à m’offrir des dessins et des peintures, ce que mes amis ont fait  toute ma vie. Pierre, Cyril, et surtout Marc, dessinaient et peignaient. Tous trois allèrent étudier  (des cours du soir) à l’Ecole Boulle. Pierre très peu de temps, Cyril je ne me souviens pas, et Marc très sérieusement. Il songeait déjà à quitter ses Réfugiés de Neuilly (à l’époque le HCR recevait principalement les « boat people ») et qui sait ? peut-être même son cher cinéma ? Puis je rencontrai Jean-Baptiste et Pascale (1985) qui venaient des Beaux-Arts. Jean- Baptiste peignait et Pascale était mosaïste. Mais je rencontrai donc JB et Pascale plus tard, après l’histoire de ce bureau.

 

Pour l’instant, j’étais assise là, la tête dans les nuages comme d’habitude, devant ce bureau boiteux bricolé par Pierre qui n’avait fait aucune étude et venait d’une famille misérable et désunie de  Saint-Denis (en 2012, qu’on ne me parle pas des HORRIBLES familles du 93, elles existaient déjà en 1960, date de naissance de Pierre). Quand je relevai la tête, je voyais le paysage de montagne de Cyril qui, de même, n’avait pas étudié et avait souffert dans une famille déchirée. Sonia et moi, même combat ! Nous nous étions choisi des Sans-Familles

-Sans-Etudes, nous les ex-étudiantes en langues (Espagnol et Anglais, Université de Paris X-Nanterre).

 

(Aujourd’hui, en 2012, je vais faire hurler mes amis lecteurs, je comprends ces familles étrangères qui choisissent le futur époux de leur fille : ils cherchent à les mettre à l’abri. Sonia et moi étions plongées la tête la première dans…).

 

Mais nous étions en 1980-1981 et, sur ce bureau, j’écrivais des histoires de femmes libres qui travaillaient. Mes héroïnes cela dit cherchaient à grimper  dans l’échelle sociale et magouillaient avec leurs patrons pour faire prospérer l’entreprise (les « yuppies », vers 1984-85,sont nés dans ces années-là, non ?). Et, évidemment, elles tombaient amoureuses de leurs patrons. Je ris en écrivant cela : je sortais de Nanterre où j’avais lu de très près Jane Austen et Charlotte Brontë. Et d’ailleurs, dans la bibliothèque de ma mère, à Conflans, il y avait un vieil exemplaire de « Jane Eyre » (j’en respire encore l’odeur, je revois encore les illustrations vieillottes en noir et blanc de ce merveilleux ouvrage), « Jane Eyre » que j’ai lu à quatorze ans, et lu et relu par la suite, à Nanterre, à Paris, à Gien (en français, en anglais)… Et après tout (malgré les cris de révolte féministes de l’héroïne), que fait Jane ? Elle travaille, puis elle épouse son patron. Lucile, elle, à vingt-deux ans, s’était envolée pour l’Angleterre et, à vingt-trois, s’était élancée toutes voiles dehors, vers Paris. Sonia et moi ne voulions pas nous marier ; d’ailleurs franchement nous n’y songions même pas ! (Nous avions entre vingt-cinq et trente ans). A Nanterre, Sonia m’avait tenu des propos violemment anti-mariage. Moi, je ne savais pas. Je ne savais jamais rien : ni le jour des manifs, ni ce que j’allais faire plus tard, ni pourquoi je ne semblais pas plaire aux hommes.

 

Je tombais des nues à vingt ans comme je tombais des nues à vingt-six devant mon bureau peint en écrivant des romans qui allaient être publiés incessamment sous peu, bien sûr.

 

Un jour, Sonia me parla des souvenirs de sa mère. Une radio avait lancé un concours auprès des personnes qui avaient l’âge que j’ai aujourd’hui (tiens !)  et madame Ramais avait écrit ses souvenirs d’enfance. Je m’intéressais toujours à ce qu’écrivaient les autres (j’ai toujours été une écrivain, mais une écrivain-lectrice) et je réclamai le manuscrit.

 

Le manuscrit de madame Ramais était donc là, sur mon bureau peint de son paysage bleu, c’était un gros manuscrit, et je le lus, et il était remarquable. La mère de Sonia évoquait avec amour son grand-père et son fameux verre qui n’était jamais lavé, que lui seul avait le droit de toucher. Mais elle racontait surtout « son » Exode d’enfant et c’était extraordinaire, épique. Elle racontait entre autres le bombardement du Pont de Gien (Gien où j’habite aujourd’hui). C’était un monument littéraire.

 

Sonia m’expliqua que sa mère avait voulu se justifier aux yeux de ses enfants, se faire pardonner. SE JUSTIFIER DE QUOI, SE FAIRE PARDONNER QUOI ? Des bombardements des Allemands (et des Italiens me semble-t-il me souvenir), d’avoir souffert petite fille ? Je ne compris pas. Et aujourd’hui, moi aussi (et pourtant je n’ai pas d’enfants), j’essaie de me justifier, d’expliquer. Me justifier d’avoir été complètement indifférente à la politique de ces années-là (1979-1987) ? Expliquer qu’on était jeunes et qu’on avait envie que la vie soit un cinéma permanent.

 

Quelle radio avait demandé ces mémoires aux gens de la génération de mes parents ? C’était l’époque de la naissance des radios libres. Je ne me souviens pas du tout des « radios libres ». Nous écoutions, Pierre et moi, les émissions sur la musique (Jean-Louis Foulquier…) pour Pierre, et les émissions de Claude Villers (Le Tribunal des Flagrants Délires).  En 1980, je n’écoutais plus « le Masque et la Plume » depuis plusieurs années, je ne sais plus pourquoi… Parce ce que Jean-Louis Bory était mort ?  Et puis Bastide était-il devenu ambassadeur pour Mitterrand ?  Beaucoup plus tard, Pierre me fit des crises de jalousie lorsque je réessayai de retrouver mes critiques du « Masque et la Plume ». Exit le Masque, exit le Grand Amour de mes vingt ans. (Pierre savait très bien que j’avais été éperdument amoureuse de François-Régis Bastide et peut-être avait-il peur que je retombe amoureuse d’un autre Bastide ?)

 

Est-ce que, dans les années 80, les mauvais souvenirs ressortaient, amplifiés par des Historiens qui en avaient plus qu’assez d’entendre parler des Noël-Noël  et de la Glorieuse Résistance ? Est-ce que j’avais enfin intégré que ma grand-mère (et sa propre mère, Léontine Moreau) avaient adoré Pétain et que certains de mes amis étaient juifs ?

 

A Ville-d’Avray, à la fin de mes études, je me revois dans cet appartement très chic des parents de Mathilda. Déjà à cette époque, je ne me sentais pas concernée par le terme « lutte des classes ». Je croyais tellement à la simplicité dans les rapports entre les gens et à l’égalité, que l’aisance ou la pauvreté des uns et des autres ne m’émouvaient pas plus que ça. A mes yeux, nous étions tous égaux et la beauté de Ville-d’Avray ne me mit nullement en concurrence avec Mathilda. Elle était jolie, avait de très beaux yeux bleus et était à moitié juive (sa mère était Bretonne), ce que j’appris ce jour-là. Tout à coup (de quoi parlions-nous donc ?), elle se mit à pleurer. Elle me raconta que, pendant la guerre, son grand-père était très malade et que ses deux fils ne voulaient pas le laisser là, à Paris. Il se suicida pour leur permettre de partir. Le père de Mathilda put ainsi, avec son frère, franchir les Pyrénées et gagner l’Espagne.

 

Je ne peux pas raconter cette histoire à voix haute, cela me fait monter les larmes aux yeux. Je me souviens de l’appartement clair, de la beauté de Ville-d’Avray qui était le lieu du « Lac » de Camille Bourniquel, l’un des plus beaux romans que j’aie lus   dans ma vie. Dans « Le Lac » d’ailleurs, au milieu de la beauté tranquille et d’une bohème enchanteresse, surviennent la guerre, la Résistance et la mort.

 

Mitterrand faisait porter des gerbes sur la tombe de Pétain.

 

 

 

Je voulais parler du bonheur de ces années-là et ce sont ces histoires (l’Histoire) qui me reviennent en tête. Les visages de mes amis étaient les visages de leurs parents. Marc portait en lui, gravé au cœur, le portrait de son grand-père collabo. Derrière Jean-Baptiste et         Mathildaflottaient les ombres des morts. Et dans l’album de ma famille, malgré les opinions politiques de mes parents, , il y avait le portrait de ma grand-mère Lucile, secrétaire au Bureau de Ravitaillement, fière  devant un portrait de Pétain.

 

Je n’avais pas lecœur lourd dans les années 80. Il me semble que j’avais le cœur léger et que nous vivions une sorte de bohème aménagée en nouvelle bohème d’un Paris accueillant.

 

Mais quelque chose, quelqu’un, un je-ne-sais-quoi cherchaient à me faire sentir coupable.

 

Coupable, aux yeux de mes parents, de n’avoir pas choisi un ingénieur.

 

Coupable, toujours aux yeux de ma mère, de tirer le diable par la queue.

 

Coupable de commencer à en avoir plus que marre des problèmes de ma meilleure amie avec son Cyril (problèmes qui étaient –mais je ne le voyais pas du tout – les mêmes que les miens avec Pierre).

 

Coupable d’accepter sans broncher des boulots imbéciles et débilitants.

 

Coupable de ne pas avoir dit à Marc que je l’aimais, puis coupable de lui avoir dit que non réflexion faite je ne l’aimais même pas, puis coupable de l’avoir aimé, oui, finalement, et de ne le lui avoir jamais dit.

 

Coupable de ne pas pouvoir aider Pierre l’Imprévisible et le Vagabond.

 

Coupable d’un passé mystérieux où erraient mon grand-père prisonnier pendant la Seconde Guerre Mondiale (que j’avais été obligée de quitter à l’âge de sept ans pour rejoindre deux inconnus à Conflans-Sainte-Honorine) et les grands-parents malheureux de Mathilda et de Jean-Baptiste.

 

Coupable d’être née, bien sûr. Combien de fois ma mère m’avait-elle dit qu’elle avait essayé en vain de se débarrasser du fœtus que j’étais ?

 

J’aimais et j’avais aimé ma grand-mère maternelle plus que tout.

 

Non, décidément, je n'aimais pas du tout "le Chagrin et la Pitié".

 

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NOTE DE BAS DE PAGE :

Jean-Baptiste ne s'appelait pas "Jean-Baptiste". Il avait changé son prénom lorsqu'il était devenue artiste-peintre. Cela créa des drames et des malentendus -que je serais incapable d'expliquer ici-.

 

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