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Biographie De L'auteur

  • : Le blog de Joëlle Carzon écrivain du Loiret
  • : Ce blog est destiné aux écrivains et aux lecteurs qui aiment romans et poésies. Il présentera tous les écrits et toutes les activités de Joëlle Carzon, auteur de poèmes et romans. Ce blog n'est pas destiné à recevoir des messages violents, ou politiques, ou religieux. (Suite à un messages troublant reçu ce jour : 25/12/12)
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13 août 2013 2 13 /08 /août /2013 11:37

CHAPITRE XV

 

L’amour, l’amour…, l’imaginaire

 

            Qui ai-je aimé ? « Qui ai-je osé aimer ? »  J’ai aimé François-Régis Bastide, c’est sûr… et l’on me dira que ce fut un amour totalement fantasmé. Et pourtant je n’arrive pas vraiment à me dire que j’ai aimé un autre homme que cet homme-là. Non, pas un homme : un Ecrivain.

 

            J’ai aimé Pierre, je suppose. Il faut l’avoir beaucoup aimé… Seize ans quand même. J’ai aimé Patrice deux mois. Je me suis imaginé aimer quelques camarades, au lycée, et plus tard dans ma vie…

 

            J’ai aimé mes amis d’amour : Marc, Jules. J’ai aimé l’amitié d’amour. J’ai été amoureuse de l’amitié.

 

            Ma vie sentimentale, ma vie sexuelle aussi, furent des échecs cuisants.

 

            J’ai beaucoup aimé imaginer que j’aimais.

 

            J’ai beaucoup écrit. Je crois que j’ai écrit au lieu d’aimer. Pendant que j’écrivais mes histoires, j’étais amoureuse de mes personnages. Lorsque j’écrivais « 7, rue Pierre-Brossolette », je ressentais du désir pour mes deux héros, Luc et Iris, frère et sœur et amoureux l’un de l’autre !

 

            J’ai tant écrit autour de mes vingt ans sur Bastide que je crois que j’ai plus passé de temps à écrire sur lui qu’à l’aimer.

 

            J’ai aimé mes mots d’amour.

 

            J’ai aimé les personnages de roman. J’ai été amoureuse des personnages masculins de « Guerre et Paix », des hommes emportés des « Frères Karamazov », de l’adolescent fugueur de « Catcher in the Rye », des hommes charmants de Sagan, de Julien Sorel, de Darcy, de Mr Rochester… Après tout, pour moi, qu’était Bastide sinon un personnage de roman ? Il l’est d’ailleurs devenu dans le livre de Jérôme Garcin, en 2008, « Son excellence, Monsieur mon ami ». Monsieur. Monsieur Bastide. Un homme aimé si fort dans la chaleur de l’été 1976, l’été où j’écrivis mon plus beau texte sur un homme. J’étais emportée par une passion brumeuse des vapeurs de cet été-là. Dans une demi-vérité, dans un imaginaire totalement personnel, dans une vie rêvée (Bastide a écrit d’ailleurs un roman intitulé « La Vie rêvée »).

 

            Et Marc Valloire fut un rêve aussi. Un rêve brouillé de cinéma.

 

            Et Patrice fut un rêve. Avec Nelly. J’allais chez eux à Gentilly en 1984-85 et j’écrivis alors un roman : « La Lune en plein jour ».

 

*

 

            Je n’ai pas le courage ce jour (24 juillet 2013) de ressortir de ma pile (là-haut sur le buffet de ma grand-mère) de tous les manuscrits de mes romans (nouvelles…) refusés pendant trente-cinq ans cette « Lune en plein jour ». Non. Et puis je n’aurais pas le courage, pas la force de relire ce roman de mes trente ans. Le roman de mes fantasmes amoureux.

 

            Et pourtant, quand je le donnai à lire à Marc et à Jean-Pierre O., ils crurent bien que C’ETAIT ARRIVÉ. L’amour, les amours, les nuits avec Patrice, les nuits à plusieurs ! La romancière que j’étais arrivait à faire croire à mes fantasmes. Extraordinaire ! J’en fus assez flattée. Flattée de faire croire à l’impossible, flattée de me donner une vie agitée que je n’avais pas.

 

            Il faut dire que, concentrées sur huit années dans mon Beau Paris, j’ai testé toutes les sensations amoureuses : Bastide pas si loin encore, Marc, Pierre, la beauté et la gentillesse de Patrice et Nelly (que j’avais fini par confondre dans ma création romanesque) dans leur appartement de Gentilly. Et l’histoire entre Jules-Pierre-moi ! J’avais été, en si peu de temps, tellement amoureuse de mes amis et tellement enflammée par la création artistique autour de moi : Cyril, Marc, Jean-Baptiste et Pierre (rien que ça !) dessinaient et peignaient, Marc faisait aussi de la critique de cinéma, j’écrivais des nouvelles et des romans, Pascale faisait des mosaïques, nous avions tous la tête dans les écrans de cinéma ! Dans les étoiles ! J’avais complètement la tête dans les étoiles malgré les boulots idiots et les patrons racistes. J’étais ailleurs. J’ai toujours été ailleurs.

 

            La plus grande preuve d’amour fut, en 1975, mon vol de « la Fantaisie du voyageur » de François-Régis Bastide dans la librairie de la galerie marchande de la gare Saint-Lazare. J’eus des ailes. Par cet acte (que je ne renouvelai jamais), j’aimai « mon » écrivain. Le cœur battant très fort, je rejoignis mon train pour Conflans. Je n’avais pas couché avec Bastide, mais j’avais volé son livre. Volé, moi l’enfant sage d’alors !

 

            Après ma folie pour Bastide, après Sternberg au café de Flore, après mes lettres échangées avec Roland Duval (tout cela en 1975), qui pouvais-je aimer ? Je ne pouvais que retomber de très haut. Je ne me fis jamais éditer. Même Marc Valloire, quelques années plus tard (qui lui fut journaliste et édité) fut moins que tous ces écrivains, et lui aussi malgré tout hors de ma portée, évanescent, irréel, imaginaire. Et le voilà, par ce manuscrit, « personnage ».

 

*

 

            Oui, je ne fus jamais douée pour le vrai, la réalité, le quotidien, la chair, les amours vécues. J’ai heureusement nagé entre un mari vagabond, le travail et sa contrainte, les écueils. Je ne suis pas morte. J’ai réussi (malgré tous mes efforts) à ne pas être passée de l’autre côté.

 

            Je suis là, devant mon ordinateur en 2013 (alors que je fus pendant des dizaines d’années devant des feuilles de papier), transformant mes amis 80 en personnages imaginaires, les seuls que j’ai toujours aimés et qui m’ont toujours secourue. Pierre est « l’homme aux semelles de vent », Jules est l’Ami, Marc le cinéma et le romantisme, Patrice un très beau passant, Nelly une hirondelle, Sonia une petite souris de conte.

 

            Je revois Pascale Pigeon, en 1985, devant ses mosaïques « monetiennes », rien ne la faisait sortir de son rêve intérieur. Elle était comme moi, ailleurs. J’ai recherché Jean-Baptiste et Pascale sur internet. Jean-Baptiste est toujours à Paris, mais Pascale ne semble plus être là.

 

            Plus dans mon beau Paris des années 80, rue de la Condamine. Et plus aux Beaux-Arts. Comme moi, qui ne pus jamais publier, elle ne put jamais vivre de ses mosaïques. Elle a disparu de Paris, comme Pierre, comme moi. Qui sait si nous existons encore, en dehors de l’imagination de Lucile ?

 

(à suivre)

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"D'un tableau de Constable", nouvelle fantastique parue ce jour (19/8/13) sur le site http://www.les-ecrits.fr

 

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1 août 2013 4 01 /08 /août /2013 10:11

Patrice, mai 1985

 

J’ai eu un rêve :

Tu étais là

Brillant secret

Infaillible

Ton mystère était tel

Que la nuit était encore plus nuit

Que la lumière de ce rêve était encore plus lumière

Que la clarté de cette vision était encore plus claire

Plus visionnaire plus magique plus sorcière

Que la couleur de la nuit était encore plus nocturne

Plus lune plus univers plus couleur des couleurs plus reine…

Que ma vision était reine plus reine

Que la lune était plus lune et mon cœur plus près

Plus près de toi

Plus près de la nuit et de la lune

Plus près de la terre de l’univers de moi-même

Si près si près que les astres auraient pu me toucher

J’étais irréelle comme toi

J’étais nue comme ton visage en moi

J’étais pluie comme les larmes

J’étais vie comme la terre qui te porte

J’étais magique comme la magie de ton regard

 

J’ai eu un rêve

Et toute souillure toute absence toute solitude

Ont disparu de l’univers

Mon corps ma tête le monde étaient si pleins

Si pleins de toi

Que mon rêve était l’universel rêve

Le rêve unique

Le rêve des animaux

Le rêve des arbres

Un rêve de pluie et de chair

Le rêve divin

Le rêve de la sérénité et de la douleur comme seule douleur

Toi douleur unique et unique consolation

La consolation d’une femme à qui l’on dit :

 

Tu as eu un rêve

Mais ce rêve est un rêve

Et tu retournes au sommeil ou à la chair

Tu retournes au labeur au jour à l’acte

Tu dois bouger parler faire semblant

Faire semblant de croire que le rêve

Est illusoire

Et continuer à rire

Rire rire raconter ton rêve

En disant :

 

J’ai rêvé de lui

Comme si

Je n’avais que l’amour en tête

Comme si

Un rêve pouvait raconter l’amour

Comme si

Tu existais encore pour moi

Car j’ai eu un rêve

Où tu étais là

 

*

 

            J’envoyai à Patrice, par courrier, deux poèmes que j’avais écrits sur lui dans ma flamme toute nouvelle. J’ai toujours été ainsi spontanée, étourdie, assez fraîche ! J’avais été ainsi, dix ans auparavant, avec François-Régis Bastide, avec Jacques Sternberg. Aujourd’hui, le doigt sur un twit, et hop ! c’est parti ! Le message étourdi est envoyé. Mais avec le courrier finalement, c’était pareil. Une fois la lettre dans la boîte, impossible de la rattraper, et le monsieur au bout la reçoit, la lit, et se dit… Une jeune femme, une femme de plus ! Sans penser que l’auteur de cette lettre est avant tout un écrivain et pense plus aux mots qu’à la chair. Aux mots précieux. Aux mots qui sont chair.

 

            C’est comme si, ayant écrit ces poèmes, j’avais déjà fait l’amour. Mes poèmes ETAIENT l’amour. Aujourd’hui, et toute ma vie, j’ai dormi avec mes livres. Ils sont la nuit à côté de mon oreiller quand je dors, ils sont là, collés à moi. Pierre fut une parenthèse sans livre finalement ! Je suppose qu’il m’a bien encombrée ! D’ailleurs, il n’était pas dupe. Il me fit plusieurs fois des scènes de jalousie au sujet d’un livre que j’ouvrais trop précipitamment, au sujet du « Masque et la Plume » que j’essayai de réécouter dans les années 90. Cela me fut impossible. Pierre voyait sans doute l’ombre de Bastide derrière la radio. Il avait semblé écouter d’une oreille distraite l’histoire du grand amour de mes vingt ans, mais il avait bien écouté. Mon histoire d’amour (qui dura plusieurs années) n’était pas passée inaperçue comme je le croyais. Pierre connaissait bien la petite Lucile.

 

            Comme Bastide, Patrice se trompa. Il crut à un appel. J’étais chez moi rue Lécluse, insouciante, imprudente, ne croyant pas curieusement que ma lettre aurait une suite. Et il sonna à ma porte.

 

*

 

            J’ai oublié l’autre poème. Je ne l’ai pas retrouvé. Mais quelle flamme ! Quel amour ! Patrice était là, chose étrange et absolument imprévue. Ce jeune père si beau. Il était là pour moi. Jules ne me croirait pas quand je le lui dirais. C’était magique. Jamais un homme comme ça ne se serait déplacé pour moi… Mais si !

 

            Je me souviens des vêtements que je portais (très féminin, je sais) : un pantalon d’été et un joli corsage vert d’eau, très décolleté. Il faisait chaud comme aujourd’hui (22 juillet 2013), et l’homme que j’aimais allait me faire l’amour. La vie valait la peine d’être vécue !

 

*

 

            Cette flamme, ces confidences chuchotées à Jules (qui je pense me trouvait déjà bien tête en l’air), ces poèmes, cet après-midi-là… Tout ça pour ça, comme on dirait aujourd’hui. Patrice était venu, et puis…

 

            Je lui ai parlé de Célia. Il m’a dit qu’un jour prochain on se reverrait. Il amènerait Célia.

 

            Prise. Oubliée. Jetée ? Du Haut-Commissariat-pour-les-Réfugiés, je le rappelai un mois ou deux plus tard. Il fut aimable. Gentil ?... Je ne sais plus. Cela me rassura plus ou moins. Il n’était pas fâché. Nous étions toujours amis.

 

            En fait, nous n’étions plus amis du tout et nous ne nous revîmes qu’à Valenton trois ans plus tard, dans ces circonstances affreuses.

 

*

 

            La Lucile étourdie décida de ne pas s’en faire. C’était l’été. Je riais avec Jules qui pourtant dit alors à Pascale, qui me le répéta : « Patrice a très mal agi avec Lucile. » Déjà qu’il n’avait pas bonne opinion de Patrice ! Notre groupe d’amis (« Friends » me fait toujours beaucoup penser aux Sonia-Lucile-Pierre-Jules-Nelly-Patrice d’alors) commença à se disloquer. Pierre jouait à « l’homme aux semelles de vent », Sonia et Cyril se disputaient insupportablement, les secrets de Jules commençaient à peser, Nelly comme Pierre disparaissait, il commençait à régner dans notre Beau Paris une atmosphère pénible : un homme mourait de froid cet hiver, on se mettait à courir pour trouver du travail, les pages du Figaro avaient de moins en moins d’offres d’emplois. J’étais entre deux corrections de livres chez des éditeurs de moins en moins accueillants. On commençait à « nommer » le sida. Pascale parlait de ses amis malades aux Beaux-Arts. Ce n’était plus le moment de jouer les insouciants, les bohèmes, les étourdis à la Lucile. Ce n’était plus le moment.

 

            Bref, ça craignait.

 

*

 

            Je décidai d’être la femme libre que j’étais d’ailleurs, d’aimer les hommes, d’avoir une autre aventure.

 

            Je ne sais pas quand la douleur commença. Sans doute avait-elle commencé avec le rejet de Patrice. L’abandon ! « L’abandon », mot ignoré, repoussé ;  ce mot-là ne serait jamais prononcé. Des pics d’exaltation, des pics d’inquiétude sourde. Cette  maladie de la différence (pas le sida), qui couvait depuis toujours, allait se déclarer pour toute ma vie restante avec « l’autre ».

 

*

 

            Jules essaya de me consoler.

 

            Jules me dit que les hommes c’était des salauds, qu’il en savait quelque chose. Que les hommes étaient cruels. Que lui aussi il aurait voulu qu’un homme fût gentil avec lui, qu’il le berçât, qu’il lui dît qu’il était amoureux. Oui, les hommes étaient des salauds et ils vous plaquaient comme de vieux Kleenex. Et vous vous sentiez moins que rien. Et vous étiez là à pleurer des nuits entières par manque d’amour.

 

*

 

            J’avais tellement voulu être insouciante. Sonia et moi avions tellement désiré être « des artistes », vivre une espèce de bohème. Nous aurions tellement voulu être des femmes de notre époque. L’époque des amours libres qui se terminait. Non. Peut-être Jules, Patrice et Nelly, Pierre aussi, avaient un peu goûté de cette liberté-là. Pas Sonia et moi. Pas moi. Nous étions trop sérieuses, nous avions été éduquées de façon trop sévère. J’avais peut-être lu trop de romans ! « Tu lis trop, tu vas t’abîmer les yeux », disait ma grand-mère préférée. Je croyais sans doute à l’Amour (ma mère, je le sais, elle me l’avait clairement exprimé, n’y croyait pas). J’ai essayé la liberté, mais ma tête devait être ailleurs. Dans la poésie, dans l’espoir, dans les rêveries éternelles. J’étais libre, oui, comme les jeunes femmes de mon époque, mais mon corps ne l’était pas. Le lien avec les femmes de ma famille - des femmes qui n’aimaient pas les hommes et l’amour physique, des femmes veuves très jeunes et ne se remariant pas - était encore trop fort.

 

            En une année, je « connus » (comme dans la Bible) Patrice et «  l’autre », mais cela ne me précipita que dans le chagrin et la douleur de l’abandon.

 

            Toute cette douleur.

 

Quand, où, me suis-je trompée ? M’a-t-on condamnée (mes parents en m’arrachant à Châlette et mes grands-parents) ? Tous ces hommes que j’ai croisés et aimés : Bastide, Marc, Pierre, Patrice, ne sont-ils que des accidents qui n’auraient jamais dû arriver ? Ils n’auraient jamais dû ETRE LA. Comme moi, petite Lucile, je n’aurais jamais dû en fait être là, sur cette terre. Ma mère ne voulait pas de moi. Elle a tout fait, enceinte, pour « m’éviter ». Pierre, Marc, Patrice n’auraient jamais dû me connaître. Je suis un accident.

 

Je voulais écrire le livre des rires et j’écris, à l’infini, le livre de la douleur. Toute cette douleur. C’est injuste. Elle me prend au ventre, aux yeux, elle me monte à la tête. Elle me rend folle. Lucile, pauvre folle. Comment la douleur peut être une telle douleur. Comment peut-on autant souffrir par un homme. Ou par deux, peu importe. J’ai vécu ma liberté et je l’ai transformée en douleur.

 

            « J’étais pluie comme les larmes. » Je peux me dire aujourd’hui quand même qu’heureusement j’ai connu Patrice. Je peux dire : « J’ai vécu. » Faire croire que j’ai été une femme de mon temps. J’ai écrit des romans où les femmes étaient de joyeuses luronnes. Bref, j’ai bien fait semblant ! L’influence de mes anars préférés : Roland Duval, Jacques Sternberg, mais aussi Jules et Pierre, a bien été, « heureusement », là.

 

            J’ai fait l’amour, j’ai vécu, oui j’étais bien à Paris entre 1979 et 1987.

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20 juillet 2013 6 20 /07 /juillet /2013 13:51

 

            Eté 1982 : Pierre s’en va. « Ailleurs l’herbe est plus verte. » Avec Pierre, ailleurs sera toujours plus vert. En l’occurrence, Lamanon brûle sous le soleil. Pierre ramasse du foin chez un patron en compagnie du seul garçon resté dans cette ferme « anarcho-écolo-libertaire » où se réfugia un jour Jules. On va aux WC derrière la ferme. Je vais le rejoindre en août. Pierre me laisse seule les moments où il devrait être là. Il va à la recherche de cannabis, mais je ne m’en rends pas vraiment compte. Je plane comme d’habitude. Ou je me fais des plans parano : « Pierre m’abandonne. Il devrait être en train de me dorloter et il n’a même pas besoin d’être avec moi le peu que je suis là. » En fait c’est horrible. Je fais semblant de trouver tout normal, y compris cette fille qui loge aussi dans cette ferme, qui médite des heures dès cinq heures le matin et qui ne raconte que des histoires de défonce. Certes Pierre s’est musclé avec les foins et est devenu un très beau jeune homme. Mais ces WC au fond du jardin, ces gens aux discours qui ne me correspondent finalement pas le moins du monde, et cette chaleur insupportable. Ma famille et moi avons toujours détesté la chaleur. J’ai des ancêtres chtimis et normands.

 

            Il fait infernalement chaud et je pleure sur un lit bancal, en Provence, loin de mon beau Paris. Je n’ai rien à faire là. Je n’ai rien à faire avec ce type de gens. Et je mettrai plus de dix ans ensuite à m’en rendre compte.

 

            Pierre m’abandonnera peut-être une saison. Puis il reviendra à Paris la queue entre les jambes. Fin 1984, il repartira. Encore. Se faire gifler par le docteur G. dont il me parle depuis des années. Une espèce de psy pas commode qui sembla quand même faire du bien à Pierre. Ce fut alors un faux départ. Il avait l’habitude de faire du stop et le stop ne marcha pas ce soir-là à partir de Paris. Je croyais qu’il était parti pour de bon. Lui raccrochai-je au nez ? Il appela Jules qui le reçut à contrecoeur. Faux départ. Départ mélodramatique et ridicule. Même le gentil Jules fut exaspéré. Il se plaignit de Pierre à moi au téléphone. Je crois que nous n’en pouvions plus. Pierre et ses nombreux petits jobs, Pierre et ses disparitions qu’il n’expliquait jamais, Pierre et sa Kro, Pierre et ses pétards. Nous approchions de la trentaine. Je crois que Jules commençait à avoir besoin de calme, d’une vie stable, d’un ami définitif. Et moi je n’en pouvais plus non plus. Je n’en pouvais plus de me faire du souci, de me demander où il avait disparu et pourquoi il quittait notre appartement rue Lécluse soudain, sur des lubies. Je n’en pouvais plus des récits de son enfance qui me cassaient le moral. J’avais dépassé le stade « c’est du Dickens ».

 

            Et l’argent. L’argent, l’argent, l’argent. Nous n’avions jamais d’argent. Curieusement, je ne me suis jamais dit que Pierre aurait dû participer aux paiements du loyer, du chauffage, de l’électricité, de la bouffe… Si nous n’avions pas d’argent à mon avis, c’était la faute de mes boulots idiots et de mes salaires trop bas. Je n’ai jamais songé à réclamer auprès de Pierre. C’était mon bébé. Il était normal que je le nourrisse. Je fus rédactrice dans une compagnie d’assurances imbécile, secrétaire chez un expert (catholique et fasho) auprès des assurances, intérimaire, secrétaire dans une maison d’éditions médicales, correctrice… Je travaillais moi, et déjà c’était moi qu’on engueulait (ma mère, ma banque…). « Pourquoi ne savez-vous pas garder l’argent ? »

 

            Ah, oui, tiens, pourquoi donc ? C’était cher le ciné, les concerts d’Higelin, mais aussi la Kro, les pétards.

            Début 85, le départ (finalement il avait réussi à quitter Paris) de Pierre fut un extraordinaire soulagement. Je retrouvai Marc et son cinéma (puis ses dessins, ou les deux ?) et une liberté qui me permit quelque temps d’être correctrice à domicile. Je travaillai même deux mois à Neuilly, au Haut-Commissariat-pour-les-Réfugiés dépendant de la Suisse (c’était Marc qui m’avait pistonnée pour un arrêt maternité). La classe en fait.  Et je me réfugiai moi chez Nelly et Patrice, puis plus tard chez Christophe et Sehra, des amis de Marc.

 

            Je devins pendant un an et demi une petite célibataire qui se faisait chouchouter par de jeunes couples. J’étais d’une fragilité extrême, je l’ai toujours été. J’ai toujours trouvé le moyen de passer entre les gouttes, entre les orages, et même les pires orages, parce qu’il y avait toujours quelqu’un, sur mon chemin, pour me prendre sous son aile. Toute petite je me souviens, lors de vacances à Turriers (le début de la montagne avec mes parents, avant Fond-de-France, puis Saint-Christophe-en-Oisans pendant plus de dix ans) (à Turriers j’avais peut-être cinq ou six ans), je fus la cible d’un groupe de gamins qui, m’entendant tousser, me dirent qu’ils allaient m’éviter car la coqueluche était contagieuse ; une gamine de mon âge accourut à ma rescousse et déclara aux autres qu’il n’était pas question de me mettre à part. Elle m’entraîna dans son sillage, se décréta mon amie protectrice. C’était ma première « petite maman », il y en eut bien d’autres toute ma vie.

 

            On me dorlotait, on me réconfortait. Sonia se chargea plus d’une fois de me remettre sur les rails, de me dire que j’étais jolie, que j’étais intelligente, qu’il ne fallait pas que je m’en fasse tant. « Allons, Lucile, mais tu vas t’en sortir ! »

 

            Le mieux c’était les couples. Une femme, mais aussi un homme, une maison, de la nourriture dans mon assiette, du vin dans mon verre. On aurait pu me faire fumer aussi à cette époque (mais je ne fumais pas). On ne me bordait pas le soir, mais… Mais si, presque : je me demande si Patrice et Nelly ne m’ont pas plus ou moins bordée ! Ils étaient désolés que Pierre soit parti, m’ait laissée toute seule. Je pouvais aller chez eux le week-end, j’étais la bienvenue. Rue Albert Guilpain, 94 Gentilly.

 

            Il faut dire que j’étais (et je le suis toujours) bavarde (toujours des confidences à faire, toujours des films à raconter), plutôt marrante, très sociable. Le rire au bord des larmes. Comme Nelly. Mais alors je ne le savais pas. Au bord du suicide, mais proches d’autrui et pleines d’affection et d’amour.

 

            Nelly était une mince bretonne aux cheveux courts. Elle se fit raser la tête un jour, à notre grande consternation. Elle se vêtait robes indiennes et mettait souvent un foulard dans ses cheveux. Elle disait aimer surtout les femmes, ce qui me laissait dans la perplexité (elle vivait avec Patrice !). Et cela ne semblait pas troubler Patrice le moins du monde. Un jour, elle nous dit, et nous avions beaucoup ri : « Comme ce serait bien s’il y avait la guerre ! Nous ne serions plus qu’entre femmes. » Elle était semblable à tous mes amis : faisant traîner les années 70 dans les années 80. Les filles de vingt ans avaient alors abandonné les fichus indiens.

 

            Nous vivions pas terre. Chez moi, chez Sonia, chez Nelly. Nous mettions par terre les coussins, la théière, nous étions en rond et discutions pendant des heures. Je ne sais pas si les jeunes d’aujourd’hui font encore cela. Tous étaient d’extrême-gauche,  un peu écolos. Etais-je moi aussi d’extrême-gauche ?... J’ai toujours eu un train de retard, comme je l’ai déjà dit. Toujours en panne d’une information (en plus pas de télé chez moi). En général je tombais des nues. Mais j’ai toujours voté Mitterrand. Jules et Pierre disaient : « Gauche-droite, piège à cons. » Ce n’était pas la façon dont j’avais été élevée. Mon père disait fermement que les ouvriers s’étaient battus longtemps pour un jour voter et que voter était un devoir. Mon père avait bien grimpé l’échelle sociale, mais dans sa tête il se considéra à jamais comme un ouvrier.

 

            Je pense que Jules et Pierre étaient complètement anars. Ils étaient « coluchiens ». Ils adoraient Coluche, et si moi je pleurai à la mort de Truffaut, eux ils pleurèrent à la mort de Coluche. Quant à Patrice, ses discours sur « la mentalité judéo-chrétienne », qu’il ressortait sans arrêt, nous faisaient rire, Jules et moi. Jules me déclara un jour que Patrice était « un peu con », mais c’était trop tard pour moi. J’étais amoureuse.

 

            J’étais amoureuse d’un mec plutôt beau, au visage régulier, au corps de sportif, aux multiples talents. C’était venu petit à petit. A force d’aller me faire chouchouter chez Nelly et Patrice, j’avais fini par bien les connaître. Par bien les REGARDER. Et Patrice était vraiment pas mal. Ils étaient disponibles, moi aussi. Et Patrice était doué. Je me suis toujours, toute ma vie, laissée éblouir par l’intelligence, le savoir, le talent. Les talents. Ce n’était pas pour rien qu’à vingt ans j’étais tombée amoureuse de François-Régis Bastide. D’abord simplement en l’écoutant à la radio, puis en allant au « Masque et la Plume ». Rien que de le voir de loin, j’avais du soleil partout. Bastide était ECRIVAIN (ah ! écrivain !), c’était un excellent musicien, il parlait plusieurs langues dont le suédois, il faisait de la politique, il interviewait comme un dieu. Il était romancier, éditeur, musicien et bientôt ambassadeur. Pareil, c’était venu en douceur et je crois qu’un matin, je m’étais réveillée sur un rêve érotique où il était là. Présent à jamais. La tête dans les nuages, Lucile. La tête dans un monde où je n’avais pas le droit de pénétrer. En fait, ce que j’aimais c’était l’inaccessible. Le soleil, le ciel.

 

            A trente ans, j’avais quand même fini par renoncer à l’inaccessible. Patrice était un tout petit peu plus accessible. Aimer ce qu’on pouvait toucher. Ne plus aimer le vent. Patrice était un musicien de jazz, il jouait dans un groupe. Il aimait les maths et la physique, et en faisait le soir après le travail. Il lisait bien sûr (c’est lui qui me passa « Don Quichotte ») et, à mon époque de cocooning  à Gentilly, il faisait de la photo. Il s’était exercé à Paris chez Sonia, et aussi dans la rue, en faisant nos portraits : de Pierre et moi. J’ai encore ces photos noir et blanc. Nous avions posé. Pierre était incroyablement mignon, et très comédien. Patrice chercha à m’expliquer combien faire de la photo avec un bon appareil était agréable et créatif ; je ne demandais qu’à être convaincue, assise par terre près de ce beau jeune homme, mes yeux posés sur lui, pleins d’admiration. Patrice ressentait bien cette admiration. Ensemble, nous caressions les chats (ils avaient une collection de chiens et de chats) et nos mains parfois se touchaient presque. Nelly allait se coucher. Nous restions seuls lui et moi, caressant les chats.

 

            Il ne se passa rien bien sûr. Comment un homme aussi séduisant aurait-il pu m’aimer ? Bastide ne m’avait pas aimée.

 

            Il me prêta le fameux appareil photos, avec force recommandations. J’avais entre les mains l’appareil de Patrice ! J’allai Parc Monceau faire des photos. J’apportai cet appareil photos chez mes parents, à Noël, ne pouvant pas m’empêcher de parler de Patrice à mon père. Papa fit avec de belles photos de moi, ce qui me ravit. Mon père avait touché l’appareil photos de Patrice. Nous étions fixés à jamais en noir et blanc (j’aime avant tout le noir et blanc, au cinéma et en photographie). Les œuvres de Patrice et de mon père sont toujours là, à Gien, en 2013, classées dans mes photos préférées.

 

            Et puis, en 1984, naquit la fille de Nelly et Patrice, Célia. Ce bébé fut le premier bébé qui naissait dans ma vie, chez des amis. Il serait suivi de Sébastien, le fils de Sonia et Cyril. Le premier bébé, le premier petit bout de chou dans les bras d’amis devenus des parents. Ça comptait. C’était impressionnant. Patrice avec, dans ses bras, un petit enfant. Patrice père. Visiblement il adorait être père, il était fier. Il paraît que les femmes (et j’avais trente ans, l’heure où l’on fait des enfants) sont attirées instinctivement par les pères de famille. Ils ont créé.

 

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8 juillet 2013 1 08 /07 /juillet /2013 15:12

 

            Depuis quelques jours, je sais que je dois reprendre « Lucile à Paris » et je suis saisie d’angoisse à l’idée de raconter l’histoire (l’enfance surtout) de Pierre. Et pourtant je dois en passer par là. Lucile et Pierre à Paris, c’est d’abord Lucile à Conflans et Pierre à Saint-Denis. Nous étions tous deux nés dans le 75 car, dans les années 50 (et aussi je crois plus tard dans les années 60), Paris et sa proche banlieue étaient regroupés dans le département « Seine ». Paris n’a fait sa figure de reine solitaire que plus tard. Et les habitants du 93 d’aujourd’hui n’étaient pas alors considérés comme des voyous et des exclus. C’est vrai que d’après les récits de Pierre, Saint-Denis était alors pauvre, ouvrier et rempli déjà de gens qui avaient de grosses difficultés. Je suis angoissée à l’idée de raconter l’enfance de quelqu’un marqué dès sa naissance par l’abandon et la pauvreté. Je me dis que Lucile faisait partie des privilégiés alors que Pierre pas du tout. Mais ce n’est pas aussi simple que ça. Nous fûmes tous les deux abandonnés par nos parents, même si les miens hurleraient si je leur disais cela. Et pourtant j’ai bien été séparée de mes parents à ma naissance. Et Pierre…

 

            Pierre était né à Saint-Denis le 17 août 1959 (quatre ans après moi) d’une jeune mère d’origine bretonne (elle était de Lorient) et d’un père peintre en bâtiment. La jeune femme avait déjà un fils, sans doute d’un autre père que celui de Pierre.

 

            Pierre se souvient qu’on les laissait seuls son frère et lui, longtemps, si longtemps, et qu’on ne s’occupait pas d’eux. Encore bébés, les deux garçons essayaient de faire sécher les draps pleins d’urine en les étendant sur les murs.

 

            Une petite fille naît, peu de temps après Pierre, puis, quelques années plus tard, une autre petite fille. Le père abandonne le foyer.

 

            C’est la détresse, la grande détresse. La mère ne travaille pas. Elle ne sait comment s’occuper des quatre enfants. Un jour, elle les prend par la main –la petite bébé encore dans les bras - et va les abandonner à l’Assistance Publique. Pierre fut séparé de ses sœurs, mais jamais de son frère aîné.

 

            Pendant quelques années, c’est donc l’Assistance Publique, l’Assistance Publique des années 60 où les « surveillants » (appelons-les comme ça) ont les longs cheveux des hippies et pourtant obligent les enfants à se mettre à genoux pour les punir et les frappent avec des serviettes mouillées.

 

            La grand-mère (la mère du père) obtient la garde de ses petits-enfants, et ils vont vivre dès lors dans une minuscule maison de Saint-Denis avec elle. Elle est communiste. Tout le monde est communiste à Saint-Denis. Pendant la guerre, elle a travaillé dans une usine de chocolat où les ouvriers pissaient dans les préparations pour lutter contre l’ennemi nazi. Pierre vit sa grand-mère une fois cracher dans la main d’un élu de droite sur un marché. Au Premier Mai, les enfants distribuent, sans être payés bien sûr, le muguet pour le parti Communiste. Les enfants travaillent dur à plier des tracts et à les distribuer. Pierre travaille sur les marchés. Il semble qu’on n’ait rien contre le travail des enfants dans les années 60. Beaucoup plus tard, de « mon » temps, devenu flemmard professionnel, Pierre dira à qui voudra bien l’entendre : « Moi je travaille depuis que je suis haut comme ça. » La grand-mère est dure. Je suppose qu’elle s’occupe bien d’eux, qu’elle les nourrit très correctement, mais ils n’ont le droit à rien, n’ont pas le droit de rapporter des livres à la maison (Pierre aime lire), et elle les frappe. Le soir, Pierre, son frère et ses sœurs se mettent le nez dans l’entrebâillement de leur unique chambre pour essayer d’obtenir des bribes de la télévision qu’ils n’ont pas le droit de regarder. Pierre se souvient de tous les programmes. Sa grand-mère se penche vers le bas de la télévision pour essayer d’apercevoir le reste du corps des speakerines. Elle les aime ses petits-enfants. Je suppose qu’elle les aimait puisque l’unique fois où je la vis (au mariage de la plus jeune sœur de Pierre qui avait épousé un horrible voisin terriblement plus âgé qu’elle pour échapper à la maison de sa grand-mère où elle était restée toute seule – nous ne fîmes qu’une apparition à cet horrible mariage), elle se plaignit avec un regard très triste et très déçu de la désertion de Pierre. Pierre aime les comiques ; il aimera plus tard Coluche (et avec moi, passionnément, Pierre Desproges). Il a une passion pour Fernand Reynaud. Un jour, il réussit à acheter un livre de sketches de Fernand Reynaud, le jette et le déchire dans un caniveau pour pouvoir le rapporter à la maison et ainsi dire à la grand-mère qu’il l’a trouvé dans la rue car elle lui demanderait où il a eu l’argent.

 

            Pierre a un joli visage un peu féminin, avec de belles lèvres. Il est souvent ennuyé par des attouchements dans les transports publics. Deux voisins le violent alors qu’il est encore très jeune. Il ne sait pas ce qui se passe, mais en parle quand même à la grand-mère qui met le holà.

 

            C’est pour ça, pour tout ça, que cela me semble si difficile d’écrire ce chapitre. Mais l’injustice est là. L’injustice sociale. Et la mauvaise conscience. Ma mauvaise conscience éternelle. Et puis mon histoire de Paris passe obligatoirement par celle de l’histoire de Pierre à Saint-Denis.

 

            L’injustice sociale, l’injustice scolaire. Lorsqu’il reprend l’école après l’Assistance Publique, on ne sait pas d’où il vient, le directeur d’école ne sait pas où le mettre, alors on le met avec les plus déshérités, on le fait redoubler une classe où il s’ennuie car il a déjà tout fait ce qu’on lui apprend. Alors il décroche et c’en est fini de l’égalité des chances. J’ai déjà entendu cette histoire plusieurs fois dans ma  vie. Si vous n’avez pas de parents qui viennent gueuler auprès des enseignants, de toute façon on vous laisse sur le bord de la route.

 

            Je me souviens quand même de cette anecdote : un jour, devant les mauvais résultats de l’enfant, on lui fait passer un test de QI. Il se révèle qu’il a un QI supérieur. La grand-mère le frappe alors, sans doute pour le punir de faire exprès d’avoir de mauvais résultats.

 

            Pierre est intelligent, sensible, très fin, subtil, doué, il dessine, il écrit. Infernal gâchis. Je suis absolument révoltée, moi qui fus prof et qui fis partie de ce système.

 

            Un jour, Pierre se sauve de chez sa grand-mère, veut aller vivre chez son père. Il y va. Je crois qu’on lui ouvre la porte, qu’on ne sait que faire de lui, qu’on va rechercher la grand-mère qui arrive, lui demandant pourquoi, mais pourquoi grands dieux, il s’est sauvé.

 

            Il y eut plusieurs épisodes, des vacances, où Pierre se retrouva chez des étrangers bienveillants, et aussi chez son oncle dans le Périgord. Vacances magiques et heureuses. Pierre adorera toujours la campagne. Il rêvera que quelqu’un l’adopte : les gens bienveillants, son oncle… Moi aussi j’ai toujours cherché, d’une certaine façon, à me faire adopter : par des profs, par les amis de mes parents, par mes propres amis plus tard. Je m’installais chez des couples en espérant qu’ils allaient me dire de rester !

 

            Il y avait aussi, chaque année, l’intermède merveilleux de la colonie de vacances des enfants de Saint-Denis : à Saint-Gilles-Croix-de-Vie. C’était un bord de mer sauvage, avec des marais. Une année, ils arrivèrent et les beaux paysages de Vendée avaient été détruits, bétonnés. Ce fut un coup terrible pour les enfants. La nuit, ils se relevèrent et cassèrent toutes les vitres des affreux immeubles. J’ai connu ce genre d’épreuve moi aussi dans les années 60-70, quand on s’amusa à souiller le patrimoine français, pour certains beaux villages des Alpes.

 

            Pierre chercha toujours, pendant des années et des années, à se sauver de Saint-Denis et de chez sa grand-mère. Se sauver, se sauver. Aller ailleurs, loin. Fuir cet horrible endroit, ces horribles voisins, ces communistes obtus, ce destin. Adolescent, Pierre s’inscrivit au Parti Communiste, son frère aussi. Les réunions de cellules le guérirent très vite. Il était libre, en tout cas se voulait libre. Ce qu’il fallait c’était échapper à tout bourrage de crâne et fuir de cet endroit, de sa grand-mère, de ce désastre. Fuir l’école technique, fuir la petite maison où ils étaient tous entassés.

 

            Par deux fois (ou trois ? j’ai perdu le fil de ces fuites), il s’engagea. Dans l’Armée de l’Air et dans la Légion étrangère. Pour la Légion étrangère, quand il arriva, il faisait encore pipi au lit. On le découvrit le premier matin, on lui fit un « cassage de gueule » en règle et on lui dit de s’en aller. Pierre fut guéri !

 

            Et puis (on se rapproche de moi), il dut « réellement » faire son service militaire. Qui se termina très mal. Après une « rébellion avec arme », il dut faire un an de prison. Très longtemps après, à Trescléoux, je voulus que Pierre vote et on l’inscrivit à la mairie. On découvrit le matin du vote qu’il était privé de ce droit, sans doute à la suite de cette histoire, mais Pierre l’ignorait. Il put enfin voter quelque temps après.

 

            La prison pour un garçon qui ne rêvait que de campagne, de mer, de liberté. Il flirta dangereusement avec les Témoins de Jéhovah, eut des criminels perdus pour voisins de cellule, mais aussi écouta France Inter et lut beaucoup. On lui demanda de s’occuper des livres. Un animateur le prit en affection et lui fit découvrir le cinéma à sa     sortie.

 

            « Tu finiras au bagne. » C’était ce que sa grand-mère lui disait, ou quelque chose comme ça. Pierre disait de lui-même : « Bon à rien, bon à tout. » Quand j’écoutais les histoires de Pierre (qui se racontait très bien), je me croyais au XIXè siècle. C’était du Dickens, du Jules Vallès. Je me disais : « Mais pourquoi tant de souffrance, tant de malheur ? Pourquoi fait-on ainsi du mal aux enfants ? » Il m’arrivait d’en pleurer. Pierre me disait gentiment : « Toi aussi tu as souffert. » (Oui.) Et malheureusement je me disais aussi : « Mais maintenant, Pierre est avec toi. Il t’a. » Comme si la petite Lucile, avec toutes ses souffrances personnelles, avec sa dépression latente, avec ses doutes et son absolu manque de confiance en soi, allait pouvoir effacer tout ce gâchis d’enfance.

 

            Entre les séjours à l’Armée, il y eut un espace ensoleillé, mais je suis incapable de le situer. Pierre disait : « Quand je voyais mes amis de Saint-Maur ». C’était une autre ville que Saint-Denis, un peu moins défavorisé. Ces amis étaient liés à une bibliothèque. Une de ces bibliothèques municipales gratuites que Pierre aima et fréquenta toute sa jeune vie. Ces amis le prirent sous leur aile et Pierre eut alors ses premiers amis « classe ». Avant Jules, Sonia, moi… Il lisait les classiques, mais aussi de la B.D. Beaucoup de B.D. L’évasion parfaite. Pierre adorait Corto Maltes.

 

            Je revois Pierre plongé dans ses B.D. le soir au lit. Je pouvais lui parler… Il n’entendait plus rien. Corto Maltes et les ailleurs. Saint-Denis a complètement disparu, enfoui sous l’imaginaire. Je crois que Pierre et moi avons toujours vécu dans un autre monde, complètement inadaptés à celui-ci.

 

            Quand j’étais toute petite, dans la rue Jules Ferry à Châlette, mémère Lucile me confiait à une nourrice pendant la journée, madame T. Il y avait trois petits garçons orphelins chez madame T. Deux plus grands que moi, un de mon âge. C’était mes petits frères d’infortune. Après tout, mes parents aussi étaient loin. Plus d’une fois, ils se firent disputer à cause de moi. Pourquoi ? Parce que j’étais une fille ? Parce que je rapportais plus à madame T qu’eux ? En tout cas, je les gardai dans mon cœur et j’eus mauvaise conscience à cause d’eux. Ma mauvaise conscience de toujours. Qui sait si vingt ans plus tard, Pierre ne fut pas pour moi un de ces trois petits garçons ? Un orphelin, quelqu’un à cajoler, à choyer, quelqu’un à qui je dirais : « Tu n’as pas de parents, mais je suis là, moi, Lucile. Je t’aime. Je nous aime. Nous nous en sortirons. »

 

            Nous ne nous en sommes pas sortis. A part peut-être, un peu, dans ces années-là, dans ces jeunes années 80 où Paris brillait de nos lumières à nous : Rohmer, Jim Jarmush, Higelin, le XIVè arrondissement et la rue de l’Abbé-Carton et Jules…

 

            Pierre et Lucile. Autrefois. Pierre, mon pauvre « petit canard ». Mes années, mes chères années, celles où je voudrais dire : « Alors nous étions heureux. »

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13 juillet 2013

 

Je suis en train d'écrire : "Jules, l'enfant de Valenton" (de "Lucile à Paris"), mais il y a des choses du passé, dans doute, qui ne sont pas destinées à être sur la toile. C'est si loin et cela me paraît si proche. Ai-je eu une vie agitée ? Ou y a-t-il eu autour de moi des amis qui avaient une vie agitée ? Mes amis actuels me voient sage et douce. Qui voudra savoir ce qui s'est passé entre Jules, Pierre et moi auront droit au récit sur papier.

Le prochain chapitre sur mon blog sera donc le XIII.

 

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1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 14:09

HOMMES REVES

 

Le bleu des yeux de la rivière

Brad Pitt adouci encore par les eaux

Le sourire de Charles Boyer

La beauté de Mathieu Carrière

 

Le son de voix d'Yves Montand

La cigarette de Serge Gainsbourg

La rapidité de Berry

La beauté de Mathieu Carrière

 

La longue main brune d'Anglade

Les bas de soie de Talleyrand

Le savoir de Casanova

La beauté de Mathieu Carrière

 

La jeunesse de River Phoenix

La fossette de Cary Grant

La pipe d'Apollinaire

La beauté de Mathieu Carrière

 

L'homme mystère de Prud'hon

Le berger nu de frère Flandrin

Les yeux d'Alain les yeux d'Alain

Et la beauté de Mathieu Carrière

 

Joëlle Carzon

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15 mai 2013 3 15 /05 /mai /2013 15:13

 

 

            Marc avait de larges épaules, de beaux cheveux bouclés blonds (un casque que j’admirais de loin à l’étage d’anglais de Nanterre, c’était l’époque où les veinards aux cheveux bouclés voulaient tous ressembler à Angela Davis), un visage régulier et… une voix. Une Voix. Oh, cette voix de basse, la voix des hommes, de l’Homme, une voix qui a disparu aujourd’hui (et depuis déjà au moins trois décennies) ! Cette voix, c’était une promesse, une caresse, le côté flatteur (je n’en pouvais plus alors, je me pâmais) de la fille des A.G.P. qui me disait : « Un homme a téléphoné pour toi, c’était personnel, et il avait « une voix »… » Une voix. La voix de Marc. La voix du cinéma, la voix des prochains week-ends, la voix de l’amitié, la voix de l’Ami. J’avais un ami garçon, moi, la petite Lucile aux cheveux plats, passionnée, mais passionnée avec sa toute, toute petite voix.

 

            J’avais une voix de souriceaude timide qui m’a bien desservie par la suite.

 

            « Viens ! » me disait Marc Valloire. Mais Viens selon Marc cela ne voulait pas dire comme vous pouvez le penser Viens chez moi faire ce que vous pouvez imaginer, « viens » ça voulait dire « viens avec moi au cinéma ».

 

            Marc était un pur esprit, un elfe, il volait au gré des films qui passaient dans Paris, il me disait « viens » et je le suivais d’un cinéma l’autre, nous étions des avions, nous volions d’un quartier à l’autre de Paris, pour un film, pour un cinéaste, pour un acteur, nous étions des avions vivants, pleins d’ardeur et de chaleur. Nous parlions un peu de littérature, je parlais un peu de ma mère, lui de la sienne (rapports violents) et nous parlions de cinéma, de cinéma, et encore de cinéma… Nous avions le cœur battant cinéma. Nous allions au rythme des images de cinéma. Nous nous appréciions, nous nous aimions par et pour le cinéma. Rien d’autre n’existait, nous n’avions pas de mains, de pieds, de genoux, de sexe, nous vivrions, il nous arriverait de vivre et de mourir dans une salle de cinéma.

 

-         Que cherches-tu exactement auprès de lui ? disait Sonia.

 

Elle ne comprenait pas et avait raison de ne pas comprendre.

 

Je cherchais le couteau dans l’eau de Polanski, le rêve de Denise (l’héroïne du « Bonheur des Dames » -Marc avait adoré Zola au lycée), le mystère des rapports humains de « Violence et Passion » de Visconti, le trouble d’un poème inachevé ?

 

-         Mais emmène-le chez toi ! disait Dominique, une copine plus prosaïque.

 

Mais Marc venait chez moi parfois, rue de Saintonge. Une fois, après une soirée chez Dominique, il y avait même dormi.

 

            Tic tac, tic tac, faisait le réveil. Un vieux réveil. Une sorte de gros réveil argenté, un « machin », un cadeau de ma mère qui l’avait sans doute hérité de ma grand-mère.

 

            Je m’étais relevée pour l’enfermer dans un placard, au grand soulagement de Marc. « Ah bon ! » avait-il dit de ce ton sec qu’il prenait si souvent et qui pouvait vous terrifier.

 

            Mais en 1979, j’étais si naïve que je n’étais pas encore terrifiée. Rien ne m’étonnait. Il ne se passait (semblait-il) jamais rien et je n’étais pas étonnée. Jules était seul, Marc était seul, et cela ne m’étonnait pas. Pas de petites amies. Je croyais les hommes timides, ou alors c’était des lonesome cowboys. Cowboy solitaire, comme Marc avec ses joues creuses, son ton pète-sec et ses courses d’un cinéma l’autre.

 

            Je l’admirais. Il écrivait dans « Image et Son ». Je croyais encore que moi aussi, un jour, j’écrirais pour une maison d’édition. Comme ça. D’un coup de baguette magique.

 

            Après tout, nous étions à Paris. Je ne savais pas encore que je n’étais rien, que je n’étais pas allée au lycée Henri IV, que je n’avais pas fait Khâgne-Hypokhâgne ; je ne m’étais encore curieusement pas aperçu que je n’étais pas une combative. Par on ne sait quel miracle j’avais eu une Licence et une Maîtrise d’anglais, et puis je m’étais arrêtée là. Mais j’avais toujours cru que je deviendrais écrivain.

 

            Marc était bien critique de cinéma ! On s’appréciait, oui, on s’appréciait, n’était-ce pas déjà comme un peu de magie ?

 

            Le cinéma est magique. Marc participait de cette magie.

 

            Il fallait travailler (je venais de familles ouvrières ; même devenu technicien mon père parlait toujours de « l’usine » et utilisait un argot d’ouvrier). C’était comme ça. Dans ma tête, à vingt-deux ans, on travaillait. Et je travaillais aux A.G.P., rue de Châteaudun.

 

            Klaus, en Allemagne (c’était un ancien « assistant » que j’avais connu en Angleterre), m’avait dit : « Tu n’es pas plus qu’une employée dans une compagnie d’assurances parce qu’il est moins demandé aux filles qu’aux garçons. Les garçons, on les pousse, on les force à être plus ambitieux. »

 

            J’avais trouvé ça idiot.

 

 

            Un jour.

            Un jour, de toute façon, je serais Françoise Sagan. Echarpe au vent dans une voiture en Normandie. Je ne pensais pas à l’argent. Je pensais juste à l’écharpe au vent. Et à la Normandie. La liberté en fait.

 

            J’avais envoyé, étudiante, un bel article (bel article à mes yeux) sur Bernard Frank, l’ami de Sagan, au « Magazine littéraire », mais on ne m’avait pas répondu.

 

            Ça ne m’avait fait ni chaud ni froid. J’étais poète et romancière, pas critique littéraire. Le critique c’était Marc.

 

            Je mettais des croix dans des cases aux A.G.P., dans le secteur des sinistres (non, sans rire, l’énormité de la chose me saute aux yeux aujourd’hui), il fallait bien bosser.

 

            Bosser pour aller au cinéma le soir et le week-end. 1979 a été le début calme des boulots idiots et abrutissants que j’allais faire pendant…

 

            Je fréquentais des Sonia musiciennes, des Jules aux cheveux longs, des Cyril dessinateurs, et des Marc critiques de cinéma, et je ne me révoltais pas.

 

            A gauche toutes, mes amis manifestaient (pour quoi ?) et moi j’ouvrais grands les yeux sur la fenêtre du mensonge permanent. Le ciné.

 

            Marc et moi vivions ailleurs.

 

            A Paris et ailleurs.

 

            Partout.

 

            Dans le monde entier.

            Cinés français, polonais, japonais… Et américain bien sûr.

            Ciné, fenêtre du vol des vies.

 

            Je travaillai un an aux A.G.P., mais de cette année-là je ne me souviens que de mes discussions avec Marc, du rire de Jules, des airs de guitare de Sonia, et de Rivette, Polanski, un reste de Visconti, Humphrey Bogart et les cinémas Action, et le cinéma italien en noir et blanc que Marc me faisait alors découvrir.

 

            Et du chat du cinéma de Frédéric Mitterrand dans le XIXè qui se baladait dans la salle de café et qui venait s’asseoir sur les genoux de Marc. Marc tranquille et serein, fumant sa cigarette. Ce chat, c’est le Paris-Ciné de ma jeunesse.

 

            Il y a ce jour devant moi un réveil avec des genres de chats du Cheshire, un gros sur le côté, et un petit dessus. J’ai toujours aimé les gros réveils.

 

            Comme le réveil que Marc me demanda de ranger dans le placard la nuit où il ne vint pas me rejoindre dans mon lit.

 

Marc c’était le vent,

L’ange des écrans,

Un écrin de cheveux blonds

Pour l’amoureuse en devenir,

La femme aux hommes passants. 

 

 

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6 mai 2013 1 06 /05 /mai /2013 10:32

Jacques-Sternberg-et-son-Solex.jpg

 

JACQUES STERNBERG, 1975

 

            Comment parler de Jacques Sternberg sans parler de moi ?

            J’étais une petite jeune fille très sage, j’étudiais l’anglais à l’université de Nanterre. J’avais des goûts très classiques et, adorant la littérature, je m’employais à lire Balzac, Tolstoï, Julien Green, Gide, Bernanos, Cocteau... et les classiques anglais bien sûr. En fait, je ne connaissais rien à rien, mais étais très curieuse.

            Un jour, un peu par hasard, je me suis trouvée plongée dans le “Magazine littéraire”, et, à la première page, Monsieur Sternberg me tendait les bras. Je me suis abonnée. Et ma vie littéraire a changé... un peu, beaucoup ?... Je me suis aperçu que la littérature n’était pas seulement une affaire de vieux messieurs sérieux comme des papes, mais aussi une affaire d’insolence, de choses nouvelles et surprenantes (pour moi) comme la science-fiction, l’érotisme, les délires verbaux...

            Jacques Sternberg secouait le cocotier et me parlait d’Henry Miller, de Cami... et de lui-même. Il m’indignait et m’amusait. Il me réveillait et me faisait rire. Il attaquait des gens que, jusqu’à présent, j’avais jugé inattaquables. J’étais vibrante de respect, il était vibrant de révolte. C’était un anarchiste et je m’apercevais que, très loin au fond de moi, quelque part bien caché, il y avait aussi ce désir de bouger, de me moquer, de mettre les belles phrases sens dessus dessous, de les tordre, et d’en faire quelque chose de plus marrant et de plus cruel (car j’écrivais, évidemment). Sternberg m’a donné envie de lire Henry Miller, entre autres, ce qui allait me procurer un sacré choc. Et puis je l’ai lu, lui, et j’ai appris beaucoup dans sa façon de voir le monde, dans sa façon de parler de l’amour...

            Alors, je lui ai écrit. Je lui ai envoyé des poèmes, si je me souviens bien, ce qui était stupide car Sternberg n’était pas attiré par la poésie. Mais il a été touché par ma jeunesse, je suppose, et il m’a donné rendez-vous à Paris (j’étais banlieusarde). Je suis arrivée avec Lettre ouverte aux Terriens sous le bras au café de Flore où je mettais les pieds pour la première fois de ma vie. Je l’ai vu arriver sur son Solex, ce qui ne me surprenait guère puisque dans ma famille on utilisait encore les Solex. Il était simple, bavard, sérieux..., timide (ou était-ce le reflet de ma propre timidité ?). Nous avons parlé de poésie (il m’a redit que la poésie ne le branchait pas trop) et du livre de Guy Sitbon qui venait de paraître : Yves et Véronique, sorte d’utopie post-soixante-huitarde sur les communautés où règneraient la liberté sexuelle et le partage des partenaires. Cela m’avait effarée et Sternberg s’est chargé de me rassurer. Il a vu que j’étais une innocente étudiante et une apprentie écrivain à qui il a expliqué à quel point il était difficile, sinon impossible, de trouver un éditeur. Il m’a parlé de son fils qui avait trouvé avec peine un emploi. La vie quotidienne, déjà, n’était pas simple. J’ai bu ses critiques sarcastiques des très jeunes écrivains (Didier Decoin, François-Marie Banier et consorts), qu’il appelait “les minets de la plume” avec délices. Cela me vengeait un peu de mes déboires personnels. Sternberg m’a dédicacé mon précieux livre que j’avais fait lire à tout le monde autour de moi.

 

            Je n’ai jamais revu Monsieur Sternberg, si ce n’est une fois de loin dans un cinéma avec une jolie fille, et une fois, alors que j’avais commencé à travailler, à travers la vitre d’un café, entouré d’une bande de jeunes gens.

 

            Je ne suis jamais devenue écrivain et je n’ai appris la mort de Monsieur Sternberg que récemment en pianotant sur Internet. Je me souviens, comme dirait

2

 

Perec (que Jacques Sternberg appréciait sûrement), du Café de Flore et des Solex, je me souviens des quais où j’ai trouvé l’écrivain Cami, je me souviens des beaux visages des écrivains de cinquante ans de ces années-là, je me souviens de Trouville que j’aimais  sans savoir que Sternberg y avait ses habitudes, je me souviens des passages érotiques de ses livres, je me souviens de la texture des pages des livres de chez Eric Losfeld, je me souviens de mes joies littéraires et de toutes mes découvertes de jeune fille, je me souviens de mon bonheur lorsque je recevais le “Magazine littéraire” où je plongeais immédiatement dans la première page, MA page, je me souviens de mes cris de plaisirs en lisant Lettre ouverte aux Terriens, je me souviens de mes phrases que j’ai commencé à chambouler...

 

            Grâce à Sternberg, la jeune fille que je fus apprit à ne pas aimer “le pire dans l’ignorance absolue de ce qu’il y a de marginal, de plus excitant pour l’esprit, car tout germe d’humour, de charnel, de délire est banni des programmes scolaires...” (Lettre ouverte aux Terriens, p 45). J’eus un peu vingt ans d’une autre façon, dans une époque maudite car, comme chacun le sait, rien n’est pire que d’avoir vingt ans.

 

            Jacques Sternberg n’est plus, mais il est encore dans toutes nos mémoires. J’ai parlé de lui il y a quelques jours avec des amis (une jeune prof de français et Roland Duval, critique de cinéma et journaliste). Si l’on n’a pas parlé de lui à sa mort, son exemple fera encore écrire des jeunes gens. Mais je suppose que Sternberg aurait bien ri si l’on avait parlé de lui comme “exemple”. Alors, je me contente de le saluer ici et d’aller rouler mes mots sur les bosses de la vie.

 

Joëlle CARZON -

 

Gien, 14/5/08

Texte publié sur le site de Jacques Sternberg, par son fils, en 2008

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Le 26/7/13

Livre publié chez "l'Age d'Homme", 2013, "Jacques Sternberg ou l'oeil sauvage" de Lionel Marek, son fils (également écrivain).

"Un livre qui tient également de la biographie, de l'autobiographie, des mémoires intimes, de l'essai littéraire et même du récit initiatique (la quête du père)." Jean-Baptiste Baronian.

 

 

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26 mars 2013 2 26 /03 /mars /2013 14:50

J’ai souvent raconté ce jour-là, d’abord pour faire rire, puis pour expliquer les « effets », pour dire à quel point cela avait été agréable. Aujourd’hui cela me paraît si loin…

 

Je descendais les escaliers de la rue de Saintonge (un très vieil escalier en bois), entourée de Pierre, Alain et Jules. Alain était le frère de Sonia. Il avait préparé un très bon gâteau au chocolat, recette qu’il me donna ensuite et que j’ai faite toute ma vie : la recette du gâteau, pas ce qu’il y avait dedans. Car Alain avait fourré dans le gâteau un ingrédient supplémentaire.

 

On me le dit, mais comme d’habitude je ne fis pas vraiment attention. « Ah bon ? » C’est ce que je disais toujours, légèrement étonnée mais pas plus que ça. « Ah bon ? », c’est ce que dit sans arrêt mon père aujourd’hui, maintenant qu’il a perdu la mémoire et qu’il ne sait plus où il en est, dans quel lieu, à quel moment, à quelle époque, et  pourquoi on est là. Qu’est-ce qu’on fait sur cette terre bizarre ? Mystère !

 

Qu’est-ce que je faisais, moi Lucile, petite bourgeoise de banlieue nouvellement installée à Paris, avec ces amis-là ? Mystère. Mystère ce qu’on me disait de la politique, de l’écologie, des chanteurs qu’ils aimaient du Rockn’roll, des gâteaux au chocolat fourrés. J’étais sur mon petit nuage, je croyais au progrès et à la gentillesse des gens. Quand mes amis fumaient du shit –c’était là pourtant, cela se passait sous mes yeux – je ne me posais pas de questions. Je ne me demandais pas pourquoi ils faisaient ça. Tout le monde semblait fumer sauf moi, cela participait d’une espèce de normalité qui ne me posait aucun problème. J’étais tellement heureuse de ne plus être dans la maison de mes parents que tout ce qui semblait m’éloigner d’eux soulevait mon approbation. C’était loin des conventions, de la vie réglée au millimètre de mon père, de la bouche pincée de ma mère, alors tant mieux. J’étais nouvelle, j’étais légère, j’étais libre. Libre. C’est peut-être ça qui a dirigé toute ma vie. Etre libre et écrire. Impression de liberté, impression que l’on va pouvoir écrire et raconter toutes les histoires du monde. Pierre représentait faussement une liberté que les femmes de ma famille n’avaient jamais eue. Mes nouveaux amis étaient ma liberté toute neuve. C’était la première fois que je descendais un escalier en ayant ingurgité une substance  interdite, c’était la première fois que j’allais voir Higelin.

 

Le gâteau était bon, aussi j’en avais repris plusieurs fois. On m’avait dit de faire attention, mais je ne me rendais compte de rien. Tout ça me semblait anodin. Ce n’était qu’un gâteau après tout.

 

En descendant l’escalier, je disais déjà que j’allais m’envoler et mes amis riaient. Alain surtout riait. « Tu n’aurais peut-être pas dû en reprendre deux fois », me dit Jules.

 

Ce fut une expérience merveilleuse, et d’ailleurs ce fut l’unique fois où l’expérience fut merveilleuse. J’eus tout le temps l’impression que j’étais sur le point de m’envoler et que j’allais me poser sur l’épaule d’Higelin. D’ailleurs le Grand Jacques est lui-même un oiseau. Il danse, il chante, il se déplace comme un bel oiseau. Je déployais de grandes ailes, je n’étais plus ce poussin rabougri de la vie de tous les jours, cette toute petite jeune fille (1,54 m) qui travaillait dans un horrible bureau avec d’horribles gens. Ce fut magique de faire la connaissance d’Higelin de cette façon-là.

 

Car Pierre écoutait Higelin tout le temps. J’avais intérêt à être un peu fan moi aussi. J’ai vu Higelin cinq fois en concert au cours de ma vie avec Pierre.

 

*

 

Je ne me mis jamais à la fumette. D’ailleurs j’aurais étouffé ! Comment, si longtemps (environ seize ans), ai-je pu vivre (et respirer) entourée de fumeurs, je ne sais pas… Tout le monde fumait dans les années 80. Bernard Pivot faisait « Apostrophes » au milieu d’une invraisemblable tabagie (mais « Apostrophes » existait-elle encore en 1980 ? et j’avais abandonné la lecture pour le cinéma). Ce n’est qu’en 86 que je commençai à ne plus en pouvoir de la fumée. Pierre n’eut jamais le droit de fumer dans la chambre. Quand même ! Toute ma vie j’ai été d’une tolérance infinie avec tous et chacun, tolérance qui allait me coûter beaucoup par la suite.

 

Mais là, en 1981 (82 ?), au Cirque d’Hiver, ma tolérance s’était étendue à moi-même. J’avais le droit de prendre des substances interdites, d’aller me poser sur l’épaule d’Higelin, de voler. J’ai gardé longtemps un souvenir exalté de ce soir-là, je l’ai raconté mille fois dans des récits où Higelin était une espèce de grand poète, un Cocteau, un Rimbaud. Quand l’affection pour Pierre fut partie, détruite, souillée, je gardai toujours une affection pour Higelin. L’entendre parfois à la radio me rappelle toute ma jeunesse à Paris, toutes mes amitiés, tout l’amour. Il est pour toujours un magicien, un homme incroyablement généreux, capable de chanter jusqu’au bout de la nuit si le public veut rester. J’ai bien compris que Pierre L'AIMAIT.

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9 février 2013 6 09 /02 /février /2013 14:44

                       BECAUD

 

Il était encore si beau à son âge

Petite il me faisait rêver

Ah ! les tantes Jeanne ! "C'est qui les tantes Jeanne ?" disait la petite fille

"Les poules ! " répondait mon père

Les poules de Bécaud me faisaient rêver

 

 

Elle était si belle Nathalie

Nathalie Belle Nathalie Blonde Nathalie Russe Nathalie toutes les filles du monde

Les plus belles Nathalie donnant la main aux poules de mon papa

Ah ! les marchés de Provence et puis ces baladins ces baladins de mon cœur

Dans ma maison fermée* de mes vingt ans je les chantais ces baladins

 

 

Il y eut les fauteuils cassés

Les fauteuils cassés de leurs vingt ans

Il y eut Brigitte couchée sur le piano du poète

Et encor Nathalie dans les rues de Moscou

Je prendrai un mauvais chocolat au café Pouchkine

Il paraît qu'il n'existait pas le café Pouchkine

Mais Nathalie elle existe bien !

Et les poules aux marchés de Provence

Et le souffle de Bécaud sur les touches de son piano.

 

23 décembre 2001

 

 

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* Dans ma maison de Conflans Ste Honorine.

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Un de mes "petits poèmes" que j'écris depuis 2011 :

 

Deux fleurs d'hiver

Sur ma table provençale

Deux fleurs d'hier

Et d'aujourd'hui marquées dans mon cœur

Comme de l'encre dorée.

 

10 février 2013

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Rien à voir :

qui pourrait me dire où je peux trouver une version irlandaise de la chanson O'Danny Boy ! ?

Je n'ai trouvé sur You Tube qu'une version en français  (ce qui gâchait tout) d'un choeur.

 

10/2/13

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16 février 2013

Je suis en train d'écouter "Un Pedigree" de Modiano, lu par Jean-Louis Trintignant. Chef-d'œuvre. Et chef-d'œuvre qui donne envie d'écrire.

Alors, je me censure (cela m'arrive) ; j'ai censuré mes méchancetés de mars 2010 sur ce blog.

 

 

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2 février 2013 6 02 /02 /février /2013 15:05

Lucile à Paris

 

 

CHAPITRE IX

 

Musiques (des années 80)

 

En 2008, lorsque je racontai à Michèle l’histoire de « Lucile qui tombait des nues », je songeai à un décor comique du genre « Lucile-à-Paris-qui-ne-sait-rien-de-rien-et-regarde-ses-amis-fumer-en-pensant-que-c’est-du-tabac ». L’histoire d’une naïve la tête farcie de livres qui vit sans s’en rendre compte la fin des Hippies.

 

Puis je me suis dit que j’allais être provocatrice, raconter par exemple l’histoire de mon d. pour choquer la galerie.

 

Mais la gentille petite Lucile que je suis encore ne veut choquer personne. Je choquerais d’ailleurs qui en 2012-2013 ? La seule chose qui pourrait choquer (et qui me choque moi !) c’est qu’on pût être vierge à vingt-cinq ans en 1980.

 

Ce fut une nuit de cauchemar. Entre une fille qui ne connaissait rien et un garçon qui ne comprenait rien. Et en plus le fiasco final. Après, je réussis à remonter la pente. Petit à petit. A m’accrocher aux branches qui pendent au-dessus de l’eau qui m’emporte. Lucile, capitaine courageux. Toujours dans une rivière tumultueuse, et toujours les branches au-dessus.

 

Ce chapitre devait s’intituler « MD » et il s’intitulera « Musiques ».

 

MUSIQUES DONC…

 

Les Doors. Je n’ai pas l’oreille musicale (ou je crois ne pas l’avoir ?). Quand je disais à Marc que je n’avais pas l’oreille musicale, que je n’aimais pas vraiment la musique, il ouvrait des yeux et me regardait comme si j’étais une espèce de monstre.  Comment peut-on NE PAS AIMER la musique ? En fait, peut-être n’osais-je  pas dire alors  que chez mes parents j’écoutais Trenet, Yves Montand, Brassens, Brel, et que j’avais écouté intensément les Beatles. A vingt-et-un ans, j’avais écouté Simon et Garfunkel grâce à Mathilda et Dominique, et ça déjà ça datait. Et qu’à vingt-deux ans, en Angleterre (Hillingdon) j’allais avec Jane Alderton écouter des concerts classiques. J’aimais le piano et Ravel. Et, en 1979, j’achetai « City To City » de Gerry Rafferty que j’adorai (et que je viens de redécouvrir et que je réécoute). Je crois qu’en 1980, les Beatles n’étaient plus trop écoutés. Pas par mes amis en tout cas.

 

Je fis l’amour avec Pierre au son des Doors (très bonne idée !). Et puis au son de Ricky Lee Jones et Stan, Getz et Gilberto. Nous avons écouté les mêmes K7 de Ricky Lee Jones et de Stan, Getz et Gilberto pendant ces sept ans à Paris.

 

Un jour, les Doors en fond sonore, on mit un foulard sur une lampe par terre (nous avons couché sur un matelas pendant… tout le temps, tout le temps de mes années à Paris), et le foulard prit feu. Nous avons failli plusieurs fois rue Lécluse  mettre le feu. Avec Pierre, on cassait les objets et on mettait le feu.

 

Led Zeppelin ; Jimmy Hendrix ; Crosby, Still, Nash and Young. “Stairway to Heaven”. J’adorai “Led Zep”. J’ai réécouté Jimmy Hendrix hier (28 octobre 2012) sur Deezer pour savoir, pour me souvenir de ce que c’était… Oui, c’était chouette. Mes amis m’avaient convertie, j’aimais bien, sans me concentrer sur la musique, sur les paroles (j’aurais pu, n’oublions pas  que j’avais étudié l’anglais à Nanterre-Paris X). Je n’ai jamais su me concentrer sur quoi que ce soit. Défaillance intellectuelle ou QI trop élevé ? (c’est ce que j’ai lu récemment dans un journal, I’m kidding…) Ça me plaisait assez tout ça, sans excès, sans vraie passion ; je n’étais pas encore au bout de l’explosion quand, le matin dès le réveil,  Pierre mettait à fond sa        musique. Rue Lécluse le matin à 7 heures, nous nous réveillions au son de FIP. Ce qui me rappelle Julien Dellifiori et son inénarrable équipière Clémentine Célarié (c’était le soir sur France Inter). Sans se démonter et inlassablement, Julien parlait de son jazz adoré, coupé par la future « Madame Sans-Gêne » qui nous faisait hurler de rire (autour des années 2000 j’essayai de prétendre aimer le jazz). Oui, FIP et France Inter pour Pierre, l’enfant abandonné de Seine-Saint-Denis (ex 75), l’engagé dans la Légion (on l’en avait exclu pour pipi au lit), taulard à l’Armée pendant un an pour « rébellion avec arme », aucunes études, coursier, téléphoniste, apprenti libraire… Pierre avait découvert France Inter en prison, y avait poursuivi ses lectures. Et il adorait la BD.

 

Hubert-Félix Thiéfaine, Areski et Fontaine (Pierre parlait d’Areski et Fontaine sans arrêt mais je ne savais pas de quoi, de qui il parlait), Charlelie Couture, Dick Annegarn, Bobby Lapointe (Pierre et Jules le chantaient par cœur), Jimmy Hendrix, The Rose, Kate Bush (je viens de découvrir –Deezer toujours- que nous écoutions « Wuthering Heights », et « Wuthering Heights » est un de mes romans préférés depuis toujours  - et je n’ai jamais su alors que la chanson s’appelait « Wuthering Heights » !), tous ceux que je viens de citer là n’y sont pas. Le seul nom que j’ai entendu est celui de Louis Bertignac. Mes amis étaient, je le sais, des amoureux passionnés du Rock des années 70. Donc, beaucoup de toutes ces figures sortaient des années 70. Mais Bobby Lapointe, d’où sortait-il ? Par quelle étrangeté se trouvait-il parmi les chéris de mes amis ? Nous vîmes « Tirez sur le pianiste », bien sûr, un Truffaut noir et blanc. Truffaut. Qu’est-ce  qui pouvait mieux évoquer la vie de Pierre que « Les 400 Coups » ? « Where is the father ? » « - Elle est où ta mère ? – Elle est morte. Morte, Monsieur. » Non, non, « Les 400 Coups » pour Pierre et POUR MOI. « On voulait que je me taise, que je ne fasse pas de bruit. » (Truffaut.) Where is the mother ?

 

Et Jacques Higelin. Higelin, Higelin, Higelin. Ils l’aimaient tous. Pierre l’adorait. Etait-ce le père rêvé ? Le père royal et léger, le père saltimbanque, le père funambule. Monumental Higelin dans nos concerts de ces années-là. Au Cirque d’Hiver, il était comme sur un fil. Chanteur, danseur et acrobate. C’était déjà un « vieux » pour nous pourtant. Il chantait, dansait pendant des heures, jusqu’au bout de la fatigue. Pierre l’aimait. Il était amoureux d’Higelin, oui. Jacques, le Grand Jacques. Une grande perche sur la pointe des pieds que Pierre avait choisi d’adorer.

 

Et Jacques est toujours là, en 2012. Pierre en serait si heureux !  (Pierre serait-il mort ?) J’ai vu Hubert-Félix Thiéfaine un soir d’octobre  à la télévision. Il a l’air jeune. Jeune et calme, pas de poches sous les yeux bleus, comme si toutes ces chansons d’Higelin, de Thiéfaine, de Bertignac existaient encore dans un état de jeunesse permanente, alors que, lorsque je songe à ces années à Paris, il me semble que certains sont bel et bien morts, avec Truffaut et Pascale Augier. Lorsque je vois surgir (d’où ? De quels enfers mystérieux ?) Philippe Djian et Mickey Rourke, il me semble cauchemarder : mais « 37°2 », « Rumble Fish », c’était il y a mille ans ! En fait, c’est peut-être moi qui suis sortie d’un Enfer.

 

Où sont les voix de Kate Bush (cette toute, toute petite voix qui n’a jamais été reproduite depuis) et surtout celle de Nina Hagen ? Jules me faisait écouter Nina Hagen en riant, et, en me la faisant écouter, il se moquait sans doute un peu de moi, la Lucile si récemment « décoincée » : cette Nina Hagen, cette folle, cette cinglée, cette infernale, cette démonique Nina Hagen. Elle surgissait d’un monde de noirceur et d’étrangeté dont surgirent aussi deux chanteurs (un gros et un maigre sur la pochette du disque Vinyle), très bizarres, que Jules me sortit de son chapeau un jour. Je ne me souviens absolument pas du nom du groupe de ces deux énergumènes. Je crois que Raoul Ruiz les prit comme acteurs. « L’Eveillé du Pont de l’Alma », dans « Les Destins de Manuel », ou « Mammam » ?... Il faudrait que je demande à l’enfant Melvil Poupaud… L’un des deux s’appelait Dominique. Je crois…

 

Et Dick Annegarn, Bruxelles c’était loin. Un jardin écolo avant l’heure. Les légumes de Dick. Pierre et moi, nous nous tenions la main en écoutant l’énumération de couples de prénoms dans une chanson d’Annegarn ; nous étions dedans : « Michel et Joëlle, Pierre et Lucile… »…

 

Nous faisions l’amour sur les Doors, Ricky Lee Jones ; et Stan, Getz et Gilberto. Il y a beaucoup de morts, me dis-je, même s’il paraît que Djian bouge encore (je  le mets dans les Rock Stars, je pense que ça lui plairait).

 

Alain Bashung a rejoint The Rose. En 1982 ou 1983, on nous dit un matin qu’il était mort, à l’heure où les rumeurs sur Internet n’existaient pas (c’était faux). « Gaby ô Gaby », chantaient en cœur mes amis  dans un Paris où la beauté d’Higelin, Charlely Couture et Bashung était encore une beauté cinématographique à la Patti Smith. On découpait encore les mots dans du papier pour faire des poèmes et des chansons.

 

Beaucoup plus tard, bien après 2000, j’ai vu à Londres, à la British Library, 96 Euston Road, des morceaux de papiers, déchirés sur les bords, avec le « Yesterday » des Beatles. J’étais toute émue, et infiniment joyeuse. Presque aussi émue que de voir le manuscrit de « Jane Eyre » à quelques pas de là. Chacun sa Magna Carta.

 

Les Magna Carta de Pierre, c’était les chansons de Bobby Lapointe qu’il avait pu photocopier à la bibliothèque du XVIIè, le par-cœur amoureux de Claude Nougaro, les billets d’entrée, qui s’accumulaient et s’accumulaient, des concerts de cette grande bringue d’Higelin.

 

1979-1987. En 87, lorsque Pierre et moi avons quitté mon Paris, ce fut aux sons de Tom Waits (Tom Waits lié à jamais à Jim Jarmusch et son cinéma) et Paolo Conte.

 

Mais en attendant, il y eut Jacques Higelin au Cirque d’Hiver.

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PS. Jeanne Moreau chante Norge – Bronsky Beat – The Cure – Jean-Jacques Goldman (je ne me souviens pas l’avoir entendu chez aucun de mes amis).

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En ce qui concerne ces deux mecs qui ont joué dans Raoul Ruiz, j’ai fait des recherches sur Internet mais ne les ai pas retrouvés. Je sais qu’ils ne sortent pas de mon imagination. Jules, reviens pour me dire… (2/2/2013)

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