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Biographie De L'auteur

  • : Le blog de Joëlle Carzon écrivain du Loiret
  • : Ce blog est destiné aux écrivains et aux lecteurs qui aiment romans et poésies. Il présentera tous les écrits et toutes les activités de Joëlle Carzon, auteur de poèmes et romans. Ce blog n'est pas destiné à recevoir des messages violents, ou politiques, ou religieux. (Suite à un messages troublant reçu ce jour : 25/12/12)
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25 janvier 2013 5 25 /01 /janvier /2013 14:51

 

Pourquoi ai-je intitulé deux de mes chapitres précédents « Juliet Berto Volumes I et II » ? Pourquoi « volume » ? Il me semble que cela vient de Rivette et de ses films à épisodes, il se prenait un peu pour Eugène Sue. Est-ce dans « Merry Go Round » ou dans « Le Pont du Nord » qu’il y a ces « volumes » ?  Volume, ce serait donc Rivette que Marc et moi, puis Pierre dans la foulée, adorions. Mais volume, c’est aussi les livres. Mais volume, c’est aussi le poids. Le poids de nos vies, le poids de celle de Pierre qui allait s’abattre sur moi, la petite bourgeoise de Conflans, de lui l’enfant abandonné de Saint-Denis. On ne parlait pas du tout du « 93 » à l’époque (9/3) et, sur sa carte d’identité, Pierre était né dans le 75. Car, en 1960, on faisait encore à Saint-Denis l’honneur d’appartenir à Paris.

 

Très vite, Juliet Berto allait nous appartenir à tous. Marc m’avait emmenée voir « Céline et Julie vont en bateau », j’y emmenai Pierre à son tour, puis ce fut la sortie de « Neige » en 1981 et Juliet nous appartint à tous.

 

J’ignorais absolument la chanson d’Yves Simon :

 

« Sur les vieux écrans de 68

Vous étiez Chinoise mangeuse de frites

Godard vous avait alpaguée

De l’autre côté du miroir d’un café »

 

Peut-être que Jules,  Pierre et Sonia connaissaient cette chanson, je ne m’en souviens pas. J’ai toujours été nulle avec les chansons alors que mes amis vivaient avec plein de chansons dans la tête. Sonia d’ailleurs lisait les romans d’Yves Simon.

 

Juliet Berto nous appartenait, elle faisait partie  de nous comme « Neige » et son Montmartre plutôt sombre. Je n’ai jamais revu « Neige ». Jamais.  Je me souviens d’une neige qui tombait sur une piscine et des rues glauques de Montmartre. Et de flics perdus. C’est tout. En fait, je ne me souviens pas de « Neige ». Mais de Juliet Berto, c’est tout mon cœur et ma mémoire qui s’en souviennent. Elle est gravée comme un tableau, dans le musée de ma vie, neige ou pas.

 

« Neige » parlait de drogue bien sûr, et c’est sans doute cela qui avait frappé mes amis. Ils baignaient dans la fumée et les expériences bizarres dont Sonia me parlait parfois.

Mais je ne comprenais pas ce qu’elle me racontait.

 

Pour moi il fallait remplacer le mot « neige » par « brouillard ».

 

La tête en plein dans la brume, Lucile.

 

J’aime beaucoup « de l’autre côté du miroir d’un café » d’Yves Simon. Pierre venait très exactement de l’autre côté du miroir d’un café. C’était une apparition dans Paris où les cafés ont tant d’importance.

 

Pierre tomba amoureux de Lucile (pourquoi un vagabond tombe-t-il amoureux d’une demoiselle si propre sur elle ?).

 

Les samedis ou les dimanches, il m’emmena sur les bords de la Seine, puis dans les jardins du Palais-Royal.

 

Sur un bord de Seine, il était assis et roulait ses cigarettes lui-même. Et cela m’émut profondément (bien sûr que cela aurait dû m’inquiéter !) car toute ma petite enfance me retombait dessus en bouffées. Qui roulait ses cigarettes lui-même, le soir, avec cette même concentration ? Mon grand-père Sence (il se prénommait Jules comme notre Jules). Jules Sence l’ouvrier et le prisonnier de guerre (cinq années !), mon grand-père à moi, mon seul grand-père. C’était si merveilleux de revoir ces gestes-là.

 

Dans les jardins du Palais-Royal, nous fîmes le tour dix fois et Pierre voulut me séduire en me chantant du Nougaro. Oui, l’enfant de Saint-Denis de cette époque-là chantait du Nougaro. Pierre avait eu sa parenthèse enchantée, dans son adolescence catastrophique ayant suivi une enfance catastrophique, en fréquentant un an, pas loin de Saint-Denis mais pas à Saint-Denis, une bibliothèque et de jeunes amis qui eux allaient au lycée.

 

Il chantait les chansons de Nougaro, d’Higelin bien sûr (son Higelin, leur Higelin, qui allait devenir mon Higelin) et de Bobby Lapointe. Ce jour-là, dans les jardins précieux (et pas très grands finalement), il me fit sa prestation de Claude Nougaro. Claude de Toulouse pour nous les enfants de Paris, pour moi Lucile-Cinéma.

 

« Une petite fille en pleurs

Dans une ville en pluie

Mais qu’est-c’que j’lui ai fait… ? »

 

Etait-ce celle-là ? Place de la Concorde, place de la Concorde…
Ô Paris !

 

Etait-ce cette chanson-là, chanson rapide, vite vite, il fallait enchaîner les syllabes, les mots… ? Pierre aimait ce rythme à tout casser et la performance de la chose. Chanter une chanson de Nougaro, sans se tromper dans les paroles, pas une seule fois, et la chanter jusqu’au bout, dans un seul souffle. Vite. En me regardant dans les yeux pour me dire Je T’Aime.

 

Ou était-ce « le Cinéma » ?... Les deux me correspondaient. La petite fille en pleurs ou la petite fille insomniaque cinéphile ? Les deux c’était bien moi. Je le regardais chanter, il s’y prit à plusieurs fois avant de réussir à chanter la chanson de bout en bout. Oui, c’était une performance. Une performance émouvante. Bravo, Pierre, tu avais réussi ton coup. J’étais vraiment épatée.

 

« … j’ouvre : c’est toi !

Vais-je te prendre par les hanches

Comme sur l’écran de mes nuits blanches ?

Non : je te dis « comment ça va ? »

Et je t’emmène au cinéma… »

 

Oui, diable, c’était parfait. Les deux étaient parfaites, la ville en pluie ou la ville de nos écrans. La même : Paris.

 

Et Lucile à Paris qu’un garçon allait prendre par les hanches, enfin, c’était pas trop tôt.

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J’avais attendu François-Régis Bastide rue Jacob en 1975 et j’allais attendre un plutôt joli garçon (tellement plus jeune qu’un barbon !) très bientôt place Furstenberg où il travaillait alors. Après tout, on aurait pu croire que j’y gagnais au change. Un coursier contre un écrivain célèbre… Ouais, mais c’était un mignon coursier qui me chantait du Nougaro dans les jardins du Palais-Royal. Claude Nougaro rien que pour moi.

 

Dans mon beau Paris.

 

Je m’aperçois que je n’ai aimé des hommes qu’à Paris.

 

Loin de Paris, les visages des hommes se dissolvent dans les paysages. Dans les bois mousseux, dans les brumes de la Loire ou autre. A Paris, on estourbit l’insomnie, on « vous emmène au cinéma ». Pierre et Nougaro : j’étais étourdie-estourbie.

 

Plus tard, nous traverserions Paris à pied du nord au sud. De la place de Clichy à Montparnasse, puis jusqu’à la rue de l’Abbé-Carton dans le XIVè, là où allait habiter Jules. Les dernières années de Jules. 30, rue de l’Abbé-Carton. Une maison grise (pas un immeuble parisien) avec un petit jardin et un lapin dans le jardin. Les gins toniques du samedi soir devant le bar de Jules, rue de l’Abbé-Carton, Nelly la tête enveloppée d’un tissu indien, Nelly et sa cystite, Jean-Baptiste et Pascale, Pascale fragile et trop mince qui s’allongeait sur les lits, épuisée, un livre de Cioran à la main, Pascale aux mosaïques pleines de brumes et de petits trains (la vapeur s’échappait encore des trains de Pascale en 1985), Jeanny et ses bibis noirs, Jeanny et son chauffeur de taxi de mari kabyle invisible (il travaillait lors des soirées chez Jules), et cette discussion terrible qu’il y eut un soir entre Jean-Baptiste, un Kabyle et moi sur la place des filles dans la famille. Je me mis à pleurer (mais je n’allais pas bien ce soir-là), choquée qu’on puisse parler des filles ainsi. Il n’y avait jamais eu de Maghrébins dans mon entourage, dans notre entourage. Pas un seul Maghrébin dans ma classe de Terminale A à Poissy, ce fut quand ? Pas entre 1979 et 1986 en tout cas. Pas chez Jules.

 

Au moment des jardins du Palais-Royal, j’habitais encore rue de Saintonge. Puis j’allais céder mon appartement pour la rue Lécluse (au numéro 8). Pierre habitait une chambre au 6è étage dans un quartier chic de Paris. Ou il habitait chez Jules.

 

Oui, Pierre chez Jules. Sonia, Cyril et moi nous ne nous étonnions de rien. Marc seul et mystérieux entre Conflans et Levallois. Tous ces types seuls, ça aurait dû nous paraître bizarre. Mais Sonia avait appris la vie « avec les hommes » (me dit-elle vingt-cinq ans après et moi j’avais appris quelques « trucs » en lisant des romans de Jacques Sternberg, un écrivain que j’avais rencontré lorsque, à vingt ans, je courais désespérément après les vieux écrivains. Il n’y avait pas Internet dans les années 70. Sonia et moi n’étions pas allées voir « Emmanuelle »,  nous n’en aurions d’ailleurs même pas eu l’idée. J’avais des copines vierges à Nanterre. Plein.

 

Etions-nous des niaises ?

 

Non, nous n’étions absolument pas des niaises. Nous avions été élevées comme ça, dans l’ignorance totale instituée par madame Ramais pour Sonia, et moi, dans l’ignorance déjà de mon propre corps (nous avions eu, c’est vrai, des cours d’initiation à la sexualité en classe de Troisième, mais le prof me faisait tellement peur, et il racontait les choses de manière si froide, que je n’avais rien compris). Nous devions être sages, étudier et TRAVAILLER. Ma grand-mère pensait que je pouvais me marier un jour, ma mère pas du tout. Lucile, cette gourde, mariée !

 

Après Bastide et un prof de Nanterre qui m’avaient fait croire que je pouvais effectivement plaire (mais j’étais tombée des nues), j’avais oublié et étais retombée dans une espèce de doute assez terrorisant. Pierre me fit à nouveau croire que j’étais une femme.

 

Mais il était si jeune. Et il arrivait de la planète Mars, un mélange de Saint-Denis et de Dickens. Et moi, les yeux fermés, je me disais que peut-être…

 

Peut-être.

 

Je n’étais pas amoureuse. Il avait juste surgi dans l’appartement de Jules.

 

Il était là, il ne me terrifiait pas trop.

 

« Une petite fille en fleurs dans une ville en pluie… »

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7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 15:58

 

Je n’avais pas la télévision, je ne l’avais pas eue à Conflans, nous ne l’avions pas. Etait-ce pour ça que nous étions libres ? La tête pas encombrée justement de tous les événements politiques de ces années-là. Les loisirs, pour moi, ça avait toujours été de tourner les pages, voir des films, et écrire. Et grimper en haut de Notre-Dame. Et marcher interminablement dans Paris. Et parcourir le Marais (quand j’habitais rue de Saintonge) et découvrir le Musée Picasso qui venait d’ouvrir.  Puis traverser Paris du nord au sud (quand j’ai habité rue Lécluse, près de la place de Clichy), à pied, toute seule. Puis avec Pierre.

 

Juliet Berto traverse Montmartre suivie par Dominique Labourier. C’est une traque rigolote, personne ne se prend au sérieux : ni Jacques Rivette ni Juliet Berto, la Juliet Berto qui allait tourner « Neige » en 1981. 1981 : année de «  Ma » Libération sexuelle à moi. Avec Marc aussi j’avais l’impression d’une course à travers Paris. Ce jeune homme (mon jeune homme, j’avais aimé un homme de trente ans de plus que moi à vingt ans et, au même moment, été

aimée par un homme de quarante ans) m’avait fait prendre mille chemins détournés pour m’emmener voir « Céline et Julie vont en bateau ». Juliet est belle et mystérieuse, Dominique rousse et obstinée.  Mais tout ça de façon marrante. Et la liberté. La Liberté. La liberté de ce film merveilleux. On marche beaucoup, on suce des bonbons interdits, on entre dans une maison où il ne faut pas entrer. Où il se passe des choses perverses. Des amours perverses. Barbet Schroeder aime deux femmes. Elles sont complètement inventées, complètement folles. La folie de tout ça. Ma liberté (sexuelle ?) à moi c’était de courir avec Marc à l’autre bout de Paris pour voir Juliet et Dominique dans une salle toute noire.

 

Les livres et le cinéma, c’est plein de sexe. Même quand tout a l’air marrant et anodin. Comme Juliet et Dominique qui deviennent copines au milieu de tours de magie et de substances interdites.

 

Marc m’avait-il entraînée à « Céline et Julie… » pour me dire : « Je ne te fais pas l’amour, mais vois, là, la liberté des femmes. »

 

Et l’une de mes premières lettres à Pierre, après avoir débuté notre relation, fut de lui écrire : « Laisse-moi tranquille. J’ai besoin de ma liberté. » La liberté, ma liberté, c’était la liberté de Céline  et Julie (sans hommes dans le film, sans fiancés je veux dire). Où était le sexe dans tout ça ?

 

Partout bien sûr. Mais je ne voyais pas grand-chose. Dans Paris, dans les cheveux longs de Jules et Pierre (c’était la fin des Hippies), sous nos robes indiennes, dans les boîtes de nuit, partout, chez Sonia (qui avait des aventures), chez Jules, chez Marc (que je croyais seuls), dans l’air du temps avant la fin de l’ère magique, avant l’apparition du sida. Me croyais-je toujours laide ? Non, je ne crois pas puisque Jane (Alderton) m’avait photographiée à la fontaine de l’Observatoire, les pieds sur la margelle, dans ma jupe azur, avec de jolies jambes, presque vaporeuse sous le ciel de Paris. Etais-je, enfin, arrivée à me croire jolie ? Mais lorsque j’étais avec d’autres jeunes femmes, ce n’était pas moi que les hommes voyaient. Etais-je un bas-bleu, enseveli sous ces kilos de livres que j’avais lus entre quinze et vingt-deux ans ? Ou une planeuse totale, la tête dans le cinématographe, qui ne voyait autour d’elle que des Ava Gardner et des Giene Tierney ? (Alors, comment être triomphante ?)  Ou avais-je un grave problème (ma mère, ma mère, comment as-tu regardé ta fille ? De bas en haut, tu m’as regardée, ma mère, avec des soupirs exaspérés) ?

 

Un jour, je m’achetai à Saint-Lazare une magnifique robe d’été, évasée et décolletée. Dans la rue, on me prit pour une putain et cela me terrifia. J’allai une fois avec Marc voir un De Oliveira en portant cette fameuse robe. Marc sembla surpris et me fit  un petit compliment. Mais avoir été prise par le bras par un homme affreux dans la rue près de l’Action-Lafayette (IXè) m’avait tétanisée. Je remisai la robe maudite.

 

J’ai toujours aimé les grandes boucles d’oreilles et les rouges à lèvres écarlates. Il paraît que c’est pour attirer les hommes. Mais Lucile aux lèvres rouges, dans les années 80, allait dans les salles obscures.

 

Contradictoire Lucile. Discrète et pipelette. Jolie et se cachant. Sociable et solitaire. Indépendante jusqu’à l’ivresse et rêvant d’un Marc à domicile.

 

 Moi qui avais tant aimé les hommes beaucoup plus âgés que moi,  j’allais tomber dans les bras de Pierre qui était un très jeune homme. Un gamin, avec un livre de yoga sous le bras, chez Jules.

 

Chez Jules.

 

C’est ainsi que je vis Pierre pour la première fois, fin 1980. J’étais en train de parler à Jules de

Lucile-Ecrivain et cette irruption m'agaça fortement.

 

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7 janvier 2013

Pourquoi ces chapitres intitulés "Juliet Volumes 1, 2..." ? Volumes, je pense, à cause de Jacques Rivette qui construisait ses films ainsi : avec des épisodes interminables et mystérieux (Les Mystères de Paris...) et qui les mettait dans ses films sans se soucier de la logique de tout ça.

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19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 17:05

Rue Lécluse, Pierre me fabriquaun bureau avec deux caisses et une planche sur laquelle il peint un joli paysage. Nous étions pauvres, d’une pauvreté chronique que je ne cherchais pas à expliquer (IL Y AVAIT des explications) et que j’acceptais comme si elle était naturelle (enfin, c’est plus compliqué que ça, j’en reparlerai sans doute par la suite pour raconter ma vie avec Pierre). Et je trouvai mon bureau charmant. Au-dessus, j’accrochai un paysage de montagne offert par Cyril. On commençait alors à m’offrir des dessins et des peintures, ce que mes amis ont fait  toute ma vie. Pierre, Cyril, et surtout Marc, dessinaient et peignaient. Tous trois allèrent étudier  (des cours du soir) à l’Ecole Boulle. Pierre très peu de temps, Cyril je ne me souviens pas, et Marc très sérieusement. Il songeait déjà à quitter ses Réfugiés de Neuilly (à l’époque le HCR recevait principalement les « boat people ») et qui sait ? peut-être même son cher cinéma ? Puis je rencontrai Jean-Baptiste et Pascale (1985) qui venaient des Beaux-Arts. Jean- Baptiste peignait et Pascale était mosaïste. Mais je rencontrai donc JB et Pascale plus tard, après l’histoire de ce bureau.

 

Pour l’instant, j’étais assise là, la tête dans les nuages comme d’habitude, devant ce bureau boiteux bricolé par Pierre qui n’avait fait aucune étude et venait d’une famille misérable et désunie de  Saint-Denis (en 2012, qu’on ne me parle pas des HORRIBLES familles du 93, elles existaient déjà en 1960, date de naissance de Pierre). Quand je relevai la tête, je voyais le paysage de montagne de Cyril qui, de même, n’avait pas étudié et avait souffert dans une famille déchirée. Sonia et moi, même combat ! Nous nous étions choisi des Sans-Familles

-Sans-Etudes, nous les ex-étudiantes en langues (Espagnol et Anglais, Université de Paris X-Nanterre).

 

(Aujourd’hui, en 2012, je vais faire hurler mes amis lecteurs, je comprends ces familles étrangères qui choisissent le futur époux de leur fille : ils cherchent à les mettre à l’abri. Sonia et moi étions plongées la tête la première dans…).

 

Mais nous étions en 1980-1981 et, sur ce bureau, j’écrivais des histoires de femmes libres qui travaillaient. Mes héroïnes cela dit cherchaient à grimper  dans l’échelle sociale et magouillaient avec leurs patrons pour faire prospérer l’entreprise (les « yuppies », vers 1984-85,sont nés dans ces années-là, non ?). Et, évidemment, elles tombaient amoureuses de leurs patrons. Je ris en écrivant cela : je sortais de Nanterre où j’avais lu de très près Jane Austen et Charlotte Brontë. Et d’ailleurs, dans la bibliothèque de ma mère, à Conflans, il y avait un vieil exemplaire de « Jane Eyre » (j’en respire encore l’odeur, je revois encore les illustrations vieillottes en noir et blanc de ce merveilleux ouvrage), « Jane Eyre » que j’ai lu à quatorze ans, et lu et relu par la suite, à Nanterre, à Paris, à Gien (en français, en anglais)… Et après tout (malgré les cris de révolte féministes de l’héroïne), que fait Jane ? Elle travaille, puis elle épouse son patron. Lucile, elle, à vingt-deux ans, s’était envolée pour l’Angleterre et, à vingt-trois, s’était élancée toutes voiles dehors, vers Paris. Sonia et moi ne voulions pas nous marier ; d’ailleurs franchement nous n’y songions même pas ! (Nous avions entre vingt-cinq et trente ans). A Nanterre, Sonia m’avait tenu des propos violemment anti-mariage. Moi, je ne savais pas. Je ne savais jamais rien : ni le jour des manifs, ni ce que j’allais faire plus tard, ni pourquoi je ne semblais pas plaire aux hommes.

 

Je tombais des nues à vingt ans comme je tombais des nues à vingt-six devant mon bureau peint en écrivant des romans qui allaient être publiés incessamment sous peu, bien sûr.

 

Un jour, Sonia me parla des souvenirs de sa mère. Une radio avait lancé un concours auprès des personnes qui avaient l’âge que j’ai aujourd’hui (tiens !)  et madame Ramais avait écrit ses souvenirs d’enfance. Je m’intéressais toujours à ce qu’écrivaient les autres (j’ai toujours été une écrivain, mais une écrivain-lectrice) et je réclamai le manuscrit.

 

Le manuscrit de madame Ramais était donc là, sur mon bureau peint de son paysage bleu, c’était un gros manuscrit, et je le lus, et il était remarquable. La mère de Sonia évoquait avec amour son grand-père et son fameux verre qui n’était jamais lavé, que lui seul avait le droit de toucher. Mais elle racontait surtout « son » Exode d’enfant et c’était extraordinaire, épique. Elle racontait entre autres le bombardement du Pont de Gien (Gien où j’habite aujourd’hui). C’était un monument littéraire.

 

Sonia m’expliqua que sa mère avait voulu se justifier aux yeux de ses enfants, se faire pardonner. SE JUSTIFIER DE QUOI, SE FAIRE PARDONNER QUOI ? Des bombardements des Allemands (et des Italiens me semble-t-il me souvenir), d’avoir souffert petite fille ? Je ne compris pas. Et aujourd’hui, moi aussi (et pourtant je n’ai pas d’enfants), j’essaie de me justifier, d’expliquer. Me justifier d’avoir été complètement indifférente à la politique de ces années-là (1979-1987) ? Expliquer qu’on était jeunes et qu’on avait envie que la vie soit un cinéma permanent.

 

Quelle radio avait demandé ces mémoires aux gens de la génération de mes parents ? C’était l’époque de la naissance des radios libres. Je ne me souviens pas du tout des « radios libres ». Nous écoutions, Pierre et moi, les émissions sur la musique (Jean-Louis Foulquier…) pour Pierre, et les émissions de Claude Villers (Le Tribunal des Flagrants Délires).  En 1980, je n’écoutais plus « le Masque et la Plume » depuis plusieurs années, je ne sais plus pourquoi… Parce ce que Jean-Louis Bory était mort ?  Et puis Bastide était-il devenu ambassadeur pour Mitterrand ?  Beaucoup plus tard, Pierre me fit des crises de jalousie lorsque je réessayai de retrouver mes critiques du « Masque et la Plume ». Exit le Masque, exit le Grand Amour de mes vingt ans. (Pierre savait très bien que j’avais été éperdument amoureuse de François-Régis Bastide et peut-être avait-il peur que je retombe amoureuse d’un autre Bastide ?)

 

Est-ce que, dans les années 80, les mauvais souvenirs ressortaient, amplifiés par des Historiens qui en avaient plus qu’assez d’entendre parler des Noël-Noël  et de la Glorieuse Résistance ? Est-ce que j’avais enfin intégré que ma grand-mère (et sa propre mère, Léontine Moreau) avaient adoré Pétain et que certains de mes amis étaient juifs ?

 

A Ville-d’Avray, à la fin de mes études, je me revois dans cet appartement très chic des parents de Mathilda. Déjà à cette époque, je ne me sentais pas concernée par le terme « lutte des classes ». Je croyais tellement à la simplicité dans les rapports entre les gens et à l’égalité, que l’aisance ou la pauvreté des uns et des autres ne m’émouvaient pas plus que ça. A mes yeux, nous étions tous égaux et la beauté de Ville-d’Avray ne me mit nullement en concurrence avec Mathilda. Elle était jolie, avait de très beaux yeux bleus et était à moitié juive (sa mère était Bretonne), ce que j’appris ce jour-là. Tout à coup (de quoi parlions-nous donc ?), elle se mit à pleurer. Elle me raconta que, pendant la guerre, son grand-père était très malade et que ses deux fils ne voulaient pas le laisser là, à Paris. Il se suicida pour leur permettre de partir. Le père de Mathilda put ainsi, avec son frère, franchir les Pyrénées et gagner l’Espagne.

 

Je ne peux pas raconter cette histoire à voix haute, cela me fait monter les larmes aux yeux. Je me souviens de l’appartement clair, de la beauté de Ville-d’Avray qui était le lieu du « Lac » de Camille Bourniquel, l’un des plus beaux romans que j’aie lus   dans ma vie. Dans « Le Lac » d’ailleurs, au milieu de la beauté tranquille et d’une bohème enchanteresse, surviennent la guerre, la Résistance et la mort.

 

Mitterrand faisait porter des gerbes sur la tombe de Pétain.

 

 

 

Je voulais parler du bonheur de ces années-là et ce sont ces histoires (l’Histoire) qui me reviennent en tête. Les visages de mes amis étaient les visages de leurs parents. Marc portait en lui, gravé au cœur, le portrait de son grand-père collabo. Derrière Jean-Baptiste et         Mathildaflottaient les ombres des morts. Et dans l’album de ma famille, malgré les opinions politiques de mes parents, , il y avait le portrait de ma grand-mère Lucile, secrétaire au Bureau de Ravitaillement, fière  devant un portrait de Pétain.

 

Je n’avais pas lecœur lourd dans les années 80. Il me semble que j’avais le cœur léger et que nous vivions une sorte de bohème aménagée en nouvelle bohème d’un Paris accueillant.

 

Mais quelque chose, quelqu’un, un je-ne-sais-quoi cherchaient à me faire sentir coupable.

 

Coupable, aux yeux de mes parents, de n’avoir pas choisi un ingénieur.

 

Coupable, toujours aux yeux de ma mère, de tirer le diable par la queue.

 

Coupable de commencer à en avoir plus que marre des problèmes de ma meilleure amie avec son Cyril (problèmes qui étaient –mais je ne le voyais pas du tout – les mêmes que les miens avec Pierre).

 

Coupable d’accepter sans broncher des boulots imbéciles et débilitants.

 

Coupable de ne pas avoir dit à Marc que je l’aimais, puis coupable de lui avoir dit que non réflexion faite je ne l’aimais même pas, puis coupable de l’avoir aimé, oui, finalement, et de ne le lui avoir jamais dit.

 

Coupable de ne pas pouvoir aider Pierre l’Imprévisible et le Vagabond.

 

Coupable d’un passé mystérieux où erraient mon grand-père prisonnier pendant la Seconde Guerre Mondiale (que j’avais été obligée de quitter à l’âge de sept ans pour rejoindre deux inconnus à Conflans-Sainte-Honorine) et les grands-parents malheureux de Mathilda et de Jean-Baptiste.

 

Coupable d’être née, bien sûr. Combien de fois ma mère m’avait-elle dit qu’elle avait essayé en vain de se débarrasser du fœtus que j’étais ?

 

J’aimais et j’avais aimé ma grand-mère maternelle plus que tout.

 

Non, décidément, je n'aimais pas du tout "le Chagrin et la Pitié".

 

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NOTE DE BAS DE PAGE :

Jean-Baptiste ne s'appelait pas "Jean-Baptiste". Il avait changé son prénom lorsqu'il était devenue artiste-peintre. Cela créa des drames et des malentendus -que je serais incapable d'expliquer ici-.

 

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2 décembre 2012 7 02 /12 /décembre /2012 09:04

CHAPITRE V

Le Chagrin et la Pitié

 

            Deux ans après, j’étais chez Marc à Levallois, métro Louise-Michel, là où il habita au moins dix ans. Je me revois sur son lit d’enfant (combien de fois ai-je couché, chastement, sur ce lit ?), assise les jambes croisées comme d’habitude, Marc debout m’écoutant, vaquant à ses occupations de maître des lieux. De la fenêtre de son appartement, on pouvait voir la tour Eiffel au loin. Quand nous sommes partis en 1987, Pierre et moi, on travaillait à nous cacher notre chère tour Eiffel (de nouvelles constructions) de la fenêtre de Marc.

 

-         Non, non, je n’aime pas ce film, disais-je, non, je ne peux pas accepter ça !

 

Accepter quoi ? « Le Chagrin et la Pitié » de Marcel Ophuls (le fils du grand Max, de « Madame de… », certainement un de mes films préférés), film de 1971 qui semblait être ressorti en 1981, puisque Ophuls écrivait dans Le Monde :

 

            « Le film a bénéficié d’une exploitation démagogique, d’un malentendu délibéré à propos de sa portée politique. Il n’est antigaulliste que dans la mesure où il conteste le mythe de la grandeur française –tout comme le mythe communiste du peuple en marche. Il propose une autre perception de l’histoire, celle qui m’intéresse, qui s’appuie sur des comportements individuels, qui s’interroge sur la mémoire collective. LE CHAGRIN ET LA PITIE prête à des polémiques moins par son contenu que par sa construction. Il ne s’agit pas d’un simple collage de documents et d’interviews, mais d’un récit dramatique, réalisé en salle de montage, à partir de ces documents et interviews. » (Le Monde, 18/8/81 –Dictionnaire du Cinéma, Jean Tulard.)

 

-         Alors tu n’aimes que les héros de la Résistance dans les films, dit Marc, calme et en souriant. Tu ne veux pas qu’on te dise le contraire ?

-         Je ne peux pas, JE NE PEUX PAS croire que les Français aient tous été si mauvais. Ils étaient bien quelque part, hein, les héros ?

-         Peut-être, disait Marc sans se mouiller.

 

 

Est-ce que je croyais aux héros ? Est-ce que Marc et moi étions aussi naïfs que nous le paraissions parfois ? En tout cas, ce n’était pas une réaction de droite (toute la France a résisté, vive De Gaulle !), moi qui avait voté Mitterrand, moi qui étais la suiveuse de mes amis Charlie-Hebdistes, anticonformistes, Led Zep-Higelin-Fontaine-Desproges.

 

Nous (Marc, Sonia, Jules, Patrice et Nelly… Pierre ne votait pas) avions tous voté Mitterrand, mais nous n’en parlions pas. Nous ne parlions jamais politique, en tout cas pas de celle-là. Je me souviens vaguement qu’il y eut des gouvernements Maurois, Rocard, Edith Cresson, mais nous n’en parlions pas. Si, avec Jules un jour, nous  avions parlé d’Edith Cresson parce qu’elle avait dit que tous les Anglais étaient plus ou moins homosexuels… ou avait-elle dit réellement cela ? En tout cas, nous nous étions esclaffés avec Jules : « Quelle gaffeuse, celle-là ! » ; on en avait ri. Avec Jules,

même si c’était un sujet qui nous touchait de près, on finissait toujours dans les rires.

 

Maurois, Rocard and Co nous passaient complètement au-dessus de la tête.

 

Mais, même gauchiste, Le Chagrin et la Pitié, non, ça ne passait pas. Je reste à jamais traumatisée par des descriptions de tortures de femmes faites dans ce film (racontées en fait par des témoins, tortures des Nazis bien sûr).

 

Il y eut aussi « Blanche et Marie » avec Miou-Miou, et Marc me dit :

 

-         De vieilles femmes torturées, non, on n’a pas l’habitude !

 

     Nous étions encore une génération hantée par la guerre 39-45. Nos parents avaient souffert de la faim en cette période, ils avaient vécu l’Exode avec leurs propres parents. Enfin, c’était plus compliqué que ça. Pendant l’Exode, ma mère était dans un préventorium sur la Côte Basque et ma grand-mère coincée à Châlette-sur-Loing avec mon arrière-grand-mère qui n’avait pas voulu partir.

 

     Ma grand-mère et sa mère étaient toutes les deux pétainistes. Oui, je savais pertinemment cela dans les années 80 et je nous revois un jour, mon adorée grand-mère et moi, devant la télé à Châlette. Nous ne parlions jamais politique elle et moi. Nous devions très bien savoir que nous ne votions pas pareil. Et nous nous aimions trop. François Mitterrand apparut sur l’écran. Je ne sais pas pourquoi, je dis :

 

-         Je ne l’aime pas cet homme-là. Je ne l’ai jamais aimé.

-         Moi non plus, dit ma grand-mère. Il n’inspire pas confiance.

     Et je me sentis chaleureusement proche de ma grand-mère. Comme si nous venions de dire quelque chose de très important. Mais c’était comme ça, en passant.

     Et ma grand-mère avait admiré Pétain. Et ça ne me plaisait pas du tout.

 

 

     Il y avait eu « Les Guichets du Louvre » de Michel Mitrani quelques années auparavant, avec les beaux yeux de Christine Pascal. Christine Pascal sur un pont à Paris, à la fin, qui disait : « Je m’appelle Jeanne. » Christine Pascal qui se défenestra en 1996.

 

            Il y eut « Shoah » en 1985, quelques années après la scène dont je parle à Levallois. D’ailleurs dans ma tête pas très solide, il y eut toujours une confusion entre le film d’Ophuls et celui de Lanzmann. (Il n’y a pas aujourd’hui -2012- de référence à Claude Lanzmann dans « le Dictionnaire du Cinéma » de Jean Tulard). De même que je ne réussis jamais, dans les cinémas de Paris des années 80 où l’on repassait ce film, à entrer dans une salle voir « Le Locataire » de notre Polanski adoré, à Marc et moi, de même je ne réussis jamais à voir le fameux « Shoah ».

 

            Ce « roman » se passe entre la sortie du « Dernier métro » (1980) et la sortie de « Shoah » de Lanzmann. Il faut vraiment croire que nous baignions dans les souvenirs cachés de la guerre 39-45. Mitterrand justement. Mitterrand pas encore montré aux côtés de Pétain. Mitterrand que ma grand-mère (elle aussi s’appelait Lucile –ou je m’appelle Lucile comme elle) et moi n’aimions pas.

 

            Marc allait me raconter un jour (très tard dans notre amitié) que son grand-père avait été collaborateur et que des troubles psychiques étaient chez lui venus de cette histoire.

 

            Autour de nous, Patrice, Jean-Baptiste et Pascale* (que Jules m’avait fait rencontrer ; ils habitaient dans le XVIIè près de la rue Lécluse, ma deuxième rue à Paris), Mathilda (une amie de la fac de Nanterre) étaient juifs.

 

            Mais nous n’en parlions pas. « On me dit que des juifs se sont glissés dans la salle… » « Tous les archevêques de Paris sont juifs », disait notre étonnant Desproges (Monseigneur Lustiger était alors archevêque de Paris).

 

            Marc ne parlait pas de son grand-père collaborateur qui avait mis en péril la vie de sa famille à la Libération. Nos amis étaient juifs, et nous n’en parlions pas.

 

            De quoi parlions-nous entre vingt-cinq et trente ans dans les années 80 ? De Rohmer, de Rivette, de Truffaut, et de Proust (Jules et moi faisions de longues tirades sur « la Recherche » que nous étions très fiers d’avoir lue).

 

            De quoi parlions-nous donc ?

 

            Pas de Mitterrand et de socialistes en tout cas.

 

            On voyait la tour Eiffel de partout. C’était Paris. C’était merveilleux.

 

 

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  • Jean-Baptiste nous en parla UNE fois (à Marc et moi, ou à Jules et moi ?), rue des Dames, à l’entrée ou à la sortie du « Nuage Bleu », et nous dit qu’une grosse partie de sa famille avait disparu « en fumée » (tels furent les mots de JB) dans les camps. Cela prit à tout casser entre trois et cinq minutes (ou moins ?). Je dis quelque chose du genre : « Oh la la ! » et nous rîmes avec gêne. Et c’est tout.

Une autre fois, Pascale, sa petite amie, me dit qu’elle était également juive. Elle riait ( des rires, toujours).

Et moi je dis : "Ah bon ? Toi aussi ?" Et, encore, cela s'arrêta là.

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25 novembre 2012 7 25 /11 /novembre /2012 17:43

PARLE DU TEMPS

(Urgence !)

 

Quatre heures du mat j’ai des frissons

Comme disait la chanson

Quatre heures du mat le temps le temps

Peau de chagrin

Il y a urgence

Le temps le temps

A coulé sur ma vie a coulé sur les herbes

A coulé en rosée

Sur ma mince vie

 

Quatre heures du matin tout s’est gelé

Aux années aimées

A Paris les beaux seins

La taille mince et le teint clair

Des jeunes Parisiennes qui le dimanche

Traversent le pont avec des amants

Après des nuits passées

Des nuits dorées

De pleine lune ô mon Rohmer

Des nuits passées avec Augier

O mon passé de cinéma

Cinémato

Cinématophotographies

 

Quatre heures du mat le corps urgent

Dit la peau fatiguée et le ventre noué

Et le temps qui reste

Il faut parler disent les ombres

Alain Desproges et puis Truffaut

Pascale Augier Juliet Berto

Christine Pascal sur un pont de Paris

Il faut prendre le dernier métro

Passer le pont Mirabeau

Et parler des amis perdus

Tu as trop marché

Tu t’es trop tue

 

Je me tue à me souvenir

Mais le temps le temps

A quatre heures du matin

Passe comme un éclair méchant

Au-dessus de la Seine

 

Retournerai-je à Paris

Revoir Jacques et la gare de Lyon

Images fixées et ces trains qui m’emportent

Je me suis longtemps tue j’aurais dû parler

D’Apollinaire qui parlait de moi

Et moi je me suis tue tuée

Je me suis tuée quelquefois

Au bord des grands fleuves

Qui n’étaient pas ma Seine aimée

Parle Joëlle il n’est que temps

Le temps le temps de cette urgence

Mouloudji et Gainsbourg sont morts

Comme un p’tit coquelicot mon âme

Doit être rouge avant de flétrir

 

Sur mon ocre Paris aux musées recréés

Hopper Cassatt et les robes des impressionnistes

Il faut alors traverser Montargis

Alors qu’il faut s’arrêter sur le pont Joëlle

Pas seulement ceux de Paris

Et dire s’il y a urgence

La fleur ne s’est pas encore refermée

L’eau encre de la Loire coule dans mon stylo

Jacques est encore là La P’tite Conne est ressuscitée

Dans les mots tes mots peut-être

                                   Ô ma douce

Mais dans le mot il y a mort

 

 

Quatre heures du matin j’ai des frissons

Sur le dos fatigué du matin

Joëlle douce a tant vécu

Il ne faut pas mourir mon cœur

Il faut se souvenir du temps

Que traversent les artistes et les hippies

Et Patti Smith à Charleville

Et Neil qui écrit Young

Urgence urgence

A ne pas baisser les bras

A embrasser le temps qui fuit

A dire : Temps reste là

J’ai tant de choses encore à dire

Tant de ponts encore à parcourir

Et sur eux je jetterai

Le coquelicot de Mouloudji

L’ambre solaire des vacances à Cassis

Le poème où je disais : Je suis morte

 

Mais je ne suis pas morte

Même Déon Modiano D’Ormesson vivent encore

Tu vis Joëlle

A quatre heures au lieu des somnifères

Prends les bonbons de Jacques Rivette

Et prends le tournant voulu

Au coin de la rue voulue

Pour aller vers le temps

Tant de temps à raconter

 

Tant de temps et de poids du temps

Et ces rues ces ruelles et ces plages et ces cols en montagne

Au milieu desquels

Après tout tu as passé

 

Nuit du 24 octobre 2012

 

 

ET SI DEMAIN…

 

Et si demain on se levait

Et si demain on disait

La mer la mer

Et les lacs de gelée blanche

Et les edelweiss

Des pentes alpines

Et si demain on se levait

Et on disait

On part on part

Et plus rien plus de soucis plus d’ombres

Plus d’âme tourmentée

Plus de pentes trop raides

Plus de vagues glacées

Et si demain on partait

Et si demain on vivait

 

25/11

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 novembre 2012 6 03 /11 /novembre /2012 16:28

 

     

 

     

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9 octobre 2012 2 09 /10 /octobre /2012 14:36

Sylvie-boisrame-1979-Conflans.jpg "Sonia", à Conflans Ste Honorine chez mes parents, 1979 _ CHAPITRE III - Portrait de Sonia Ramais

 

9 octobre 2012 : Sonia Ramais s’appelait en réalité S.B. Je ne l’ai plus jamais vue entre 1986 et 2011. En 2011, je suis allée pour la première fois sur un réseau social et je lui ai envoyé un petit mot. Elle m’a répondu. Nous nous sommes revues l’été 2011, à Gien.

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Sonia n’aimait pas ma tête : elle trouvait que je faisais la gueule. Sonia n’avait pas aimé que je sois vierge à vingt-cinq ans (il faut dire que je la trouvais plutôt patiente de ce côté-là). Sonia n’aimait pas mes fautes de français quand je m’enflammais et elle me reprenait avec sévérité : “on ne dit pas..., mais...” Sonia n’aimait pas mes goûts (“t’es snob“...). Sonia ouvrait de gros yeux vengeurs quand je lui disais que “Mad Max” c’était bien, que c’était philosophique. Sonia n’aimait pas que je boive au lieu de fumer de l’herbe comme tout le monde. Sonia n’aimait pas mon choix de petit ami, Pierre ; elle faisait pourtant partie de ceux qui me l’avaient jeté dans les bras.

 

Sonia n’aimait pas Pierre (elle fait semblant de l’aimer, elle y arrivera, comme tout le monde). Sonia n’aimait pas que je sois l’amie de Marc Valloire alors que c’était elle sa pote au collège de Conflans, alors que c’était elle qui avait fait du Latin avec lui (“toi, Lucile, tu n’as pas fait de Latin...”), alors que c’était elle qui avait bien rigolé avec lui quand ils avaient treize, quatorze, quinze ans... Est-ce que je méritais Marc (est-ce que qui que ce fût méritait Marc ?) ? Elle n’aimait pas que je n’aie pas couché avec lui, mais elle aurait détesté que je couche avec lui. Sonia n’aimait pas que je mange avec voracité et que je boive comme un trou en restant scandaleusement mince. Sonia n’aimait pas que je me plaigne sans arrêt (elle avait raison), mais elle-même était à elle toute seule un concert de plaintes à Notre-Dame.

 

 

Sonia ne s’était jamais assise à côté de moi en Première L au lycée de Poissy juste à côté de ce bloc de béton de Le Corbusier (Jean-Christophe Averty avait raison de dire qu’on aurait dû le noyer direct, celui-là, un bloc de béton accroché à ses pieds), pas une seule fois en une année. Elle s’asseyait à côté de Danièle C. Et moi j’étais restée une pestiférée toute l’année dans cette classe de petits merdeux (de petites merdeuses plutôt car c’était une classe de L). Sonia ne m’avait jamais invitée en Bretagne où ses parents avaient une maison alors qu’elle avait invité ses collègues de bureau (dont Jules). Sonia ne me complimentait jamais sur mes écrits, elle m’engueulait, elle me disait tu exagères, tu geins, tu es snob. Sonia ne disait jamais à ses amis (devenus nos amis) que j’écrivais.

 

Sonia trouvait que j’étais stupide de m’obstiner. Elle me regardait avec patience et agacement.

 

 

Sonia me lisait cependant, elle me consolait, elle m’écoutait, elle essayait de comprendre, elle me donnait des conseils sur mes rapports avec ma harpie de mère, elle m’écoutait des heures et des heures parler de ladite mère sans s’énerver ni se lasser, Sonia se désolait de mon histoire avec Pierre, Sonia soulevait un cil sans faire de commentaires quand je lui parlais de Marc, Sonia avait un petit frère adorable, elle me présenta le petit frère... Sonia m’avait présenté Jules, Serge, Fabrice et Nelly... Sonia m’avait emmenée en boîte, m’avait entraînée dans des conférences, m’avait fait manger à “La Crêpe carrée”, crêperie qui était devenue “notre” restaurant, à nous les fauchés, pendant des lustres. Sonia m’avait prêté cent francs tous les dimanches soir à partir du jour où j’avais connu Pierre. Sonia avait prêté, puis presque donné (elle ne le fit pas finalement parce que je hurlai), sa guitare à Pierre. Sonia croyait que j’étais écrivain, même si elle ne le disait pas.

 

 

PORTRAIT DE SONIA RAMAIS (bis)

 

 

Sonia avait des migraines à n’en plus finir. Migraines par-ci, migraines par-là, elle me rappellait ma mère. Mais est-ce que je savais qu’elle me rappelait ma mère ?...

Sonia se couchait, au moins deux fois par mois, la tête à pleines mains, en gémissant qu’elle était malade, que personne ne comprenait à quel point elle était malade, qu’elle se sentait partir, qu’elle n’en pouvait plus, qu’elle n’allait pas pouvoir aller travailler, que Cyril ne pouvait rien pour elle à part lui tendre les compresses. Sonia et Nelly se racontaient leurs migraines. Et moi, qu’est-ce que j’avais à raconter... ? Mes maux de ventre ? J’avais souvent mal au ventre. Le lundi matin par exemple. Ou au milieu de la semaine à l’aube lorsque je me disait : Il faut, aujourd’hui, un nouveau jour, me coltiner les assurés en colère au téléphone, surtout ceux de la MAIF. Ils hurlaient après la compagnie Truc et la compagnie Machin qui étaient des voleuses (ce qui était vrai, je pus le vérifier lors de mon premier emploi rue de Châteaudun), des lambines, des coupeuses de cheveux en quatre, des ordures, des putes, des exploiteuses, et les experts (pour lesquels je travaillais) c’était du pareil au même puisqu’ils collaboraient. Mon patron s’arrachait les cheveux en silence. Il souffrait le martyre, ce bourge des beaux quartiers, obligé de faire ce travail de larbin quand il était artiste (il peignait à la plume), obligé de fréquenter des juifs (le cabinet Cohen), des homosexuels (le cabinet Herzog), des parvenus (le cabinet Martin) dans l’exercice de ses tristes fonctions. Mais on est catholique ou on ne l’est pas. Alors mon patron souffrait en silence en maudissant la MAIF (les profs) et la M. (les médecins, des juifs, c’est sûr...). Madame la Femme de mon

Patron allait écouter le nouveau Pape , Jean-Paul II, dans je ne sais quel cirque des abords de la capitale. Elle se pâmait. Pas un juif celui-là, comme le Cardinal de Paris. Et elle aussi baissait les yeux modestement dans sa condition de martyre: elle élèvait une fille handicapée et devait tenir vaillamment une maison de bonne prestance où l’un des fils, Henri-Alexandre, nous faisait beaucoup rire, la secrétaire en chef et moi, lorsqu’il secouait sa gabardine. Bref, mes lundis matins étaient difficiles. Je n’avais rien à faire avec ces gens-là, moi qui fréquentais des critiques de cinoche et des fous du genre Jules ou Pierre. Moi aussi je supportais ma condition vaillamment et j’essayais de faire bonne figure, de croire que mon petit emploi de secrétaire servait à quelque chose, que j’étais utile à quelqu’un, au moins à mon pauvre fascho de patron. Bientôt, je ne serais plus là, au cabinet S., je serais au Haut-Commissariat-Pour-les-Réfugiés (grâce à Marc), puis dans l’édition médicale. Il y aurait d’autres espoirs, d’autres aubes glaciales où il faudrait se lever au son de FIP (que Dieu bénisse FIP) en se disant que c’était la vie, qu’il fallait se lever dans les brumes d’hiver pour aller gagner un salaire de plouc alors qu’on avait été jadis une étudiante (pas brillante mais une étudiante licenciée et maîtrisée quand même) en anglais. Au temps où Clovis Brunelli (professeur de fac) était amoureux de moi, au temps où moi, Lucile Colline, j’étais amoureuse de François-Régis Bastide (écrivain célébrissime). Te souviens-tu, Sonia, toi en Espagnol, moi en Anglais, du temps où nous croyions que nous allions devenir journalistes, traductrices, chercheuses d’or au Mexique ?

Sonia, tu écrivais une maîtrise sur les herbes des sorciers dans les pays d’Amérique du Sud, et moi j’écrivais la mienne sur l’ambition sociale des femmes chez Jane Austen et Frances Burney. Il n’y avait pas de hasard. Nous étions ambitieuses. Nous nous le cachions bien en proclamant haut et fort notre liberté, surtout toi Sonia, des femmes libres et cultivées qui ne se marieraient sûrement pas, qui ne feraient pas d’enfants (à l’époque du nucléaire, non mais !), qui parcourraient les montagnes du Pérou en suçant du coca, qui reviendraient à Paris fortes et bronzées comme Alexandra David-Neel pour vivre sages le reste de leur âge.

 

Nous travaillions à Paris, toi dans une banque qui exploitait les petits agriculteurs, et moi dans un cabinet d’expertise qui grappillait sur tout et rien auprès des assurés qui ne savaient pas se défendre. On gagnait cent sous par mois, tu rognais sur la bouffe et sur les fringues, et moi sur les fringues et sur la bouffe. On voulait voir Jacques Higelin et courir les cinémas. Je portais une jupe indienne bleu turquoise que tu m’avais donnée et un corsage en den-

telles blanc que ma mère m’avait rapporté du Tyrol. J’étais jolie (pfff, Pierre me le disait en tout cas) et coquette, toi pas.

 

Tu portais une espèce de pull blanc, plutôt gris, difforme, du 1er janvier au 31 décembre, tu le portais comme un étendard, l’étendard de la misère. “Je suis pauvre, clamais-tu, je suis Sonia Ramais, de la Classe Ouvrière, et je me proclame Reine des Miséreuses !” “Tu as vu, me chuchotait Jules hilare, elle a SON PULL !” Jules, Pierre et moi, on se poussait du coude, on pouffait, on s’étranglait de notre méchanceté à l’égard de cette PAUVRE Sonia. Elle avait de jolies robes pourtant, de jolies robes que lui avait offertes Cyril qui rêvait d’une femme épanouie dans des robes de toutes les couleurs. Mais Sonia-l’Intraitable était intraitable. Fidèle à son pull blanc-gris, à la vie à la mort.

 

Sortie de ses migraines, Sonia parlait de la dérive de son pauvre cerveau, elle disait “je ne sais pas où je vais“, elle disait que parfois elle perdait pied, qu’elle s’enfonçait, qu’elle ne savait plus suivre le fil de la vie, qu’elle était malheureuse, que notre avenir était bien sombre. Elle pleurait. Moi, Lucile, son amie, j’étais patiente, je me disait que ça passerait. Jusqu’à la prochaine crise. Sonia n’était pas très heureuse, c’est vrai. Son boulot n’était pas très passionnant. Cyril n’était pas l’homme dont on pouvait rêver. Mais la vie allait s’arranger. Ce ne pouvait être tout le temps comme ça. Nous allions changer de job, monter en grade, aller passer vos vacances en Irlande, acheter une voiture.

 

 

Parfois, j’étais avec Sonia et elle se mettait à sangloter. J’étais bavarde et pourtant je n’arrivais presque plus à la consoler. Que dire, mais que dire ? Elle était TOUT LE TEMPS malheureuse. Elle portait tout le temps son pull blanc-gris. Cyril et elle étaient tout le temps en crise. Ils étaient le couple en crise que chacun connaît, dans les cercles d’amis. Nous avions beau nous parler, tous, communiquer, nous concerter, nous n’arrivions pas à leur trouver de solution. Jules me téléphonait : “Sonia m’a appelé et, devine... !”

“Ça ne va pas !” Pierre et moi criions en cœur !

 

 

Sonia n’allait pas bien.

 

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Eh, Sonia, je n’allais pas bien.

 

 

Nous étions cyclothymiques. Elle, moi. Et Marc. Et peut-être Jules.

 

 

Petits employés de bureau dans la grande cité. Sauf Marc, le cinéphile. Sonia était Mon Amie. Et on se ressemblait, bien sûr. On aurait pu être de grandes amoureuses, de grandes dames (1,45 mètres, 1,55 mètres). On aurait pu.

 

Ouais, on aurait pu : 9 octobre 2012.

 

 

 

 

 

 

 

 

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8 octobre 2012 1 08 /10 /octobre /2012 14:58

CHAPITRE II

Juliet Berto, volume 1

 

 

“Viens, viens !” me disait Marc me tirant par la main.

 

 

Nous prenions le métro, le bus, nos jambes... Nous allions dans les quartiers de Paris les plus insolites. C’étaient parfois des quartiers pas très chic, des quartiers sales sous des ponts aériens. Souvent, c’était plutôt à Odéon ou aux Champs-Elysées. Emergeant de nos bureaux, nous courrions au cinématographe. Nous mangions à peine. Pas le temps de se nourrir. On se nourrissait d’images. Il fallait rattraper le temps perdu quand nous étions étudiants, nous avions alors si peu d’argent de poche, et il fallait compter le moindre sou. Vite, on se rattrapait. A nous les festivals de toutes sortes, cinéma italien, chefs-d’œuvre et nanars du cinéma français, festival Bresson, festival Mizoguchi... Vite ! A la Cinémathèque de Chaillot, on ressortait alors les Hitchcock en copies neuves, nous fîmes la queue en riant de joie devant Nathalie Sarraute qui pestait à cause de la foule pour la copie neuve de “Vertigo”. Nous voyions trois films par jour les week-ends. Parfois j’en avais des vertiges.

 

 

Le cinéma dans ma vie avait remplacé la littérature. Etudiante, j’avais lu Julien Green, Bernanos, Mauriac, jusqu’à intoxication. Et j’avais lu tous, je dis bien tous, les classiques de la littérature mondiale. Je tombais amoureuse des écrivains. Je m’endormais au milieu des pages. Juste avant de trouver mon premier boulot, je m’étais avalé A la Recherche du temps perdu sans sourciller, tout en ayant parfaitement conscience que la folie-littérature était terminée, que j’allais bosser nom de Dieu, que mon temps précieux allait m’être volé, et que j’allais tomber dans une autre folie.

 

J’avais aimé le cinéma à quinze ans, dix-huit ans, grâce à ma mère qui n’hésitait pas à sauter dans le train le samedi pour aller à Paris boulevard des Italiens. Mais je ressentais l’insuffisance de ce UN film par semaine. Entre-temps, j’avais rencontré Marc dans le train Nanterre-Paris, au cours d’une grève des étudiants (contre Mme Saunié-Seïté ?), et nous avions bavardé. Marc habitait Conflans et était un ancien camarade de Sonia. Il était grand, blond, avec une couronne de cheveux fous ; il avait de larges épaules et une voix grave, une voix vraiment mâle (qui s’est perdue ensuite chez les hommes dans les décennies suivantes). Il était

 

tombé dans la marmite du cinématographe en voyant un jour par hasard Deux hommes et une armoire de Roman Polanski. Ensuite, il s’était enfilé tout Polanski, puis les français, puis le muet, puis le reste. Lorsqu’il commença à travailler au Haut-Commissariat, il mit sa place en danger plusieurs fois en quittant le bureau au milieu de la journée sous prétexte d’aller chercher un dossier... En fait, il disparaissait pour aller voir un film dans un de ces coins pas possibles, un film qui était à une heure précise dans un cinéma fantôme et qui ne serait plus à l’affiche le lendemain, il fallait voir ce film, question de vie ou de mort. Adieu Neuilly et ses réfugiés, bonjour Paris.

 

 

“Viens !” me disait Marc. Viens voir Les Enfants du Paradis, Les Contes de la lune vague après la pluie, Jean-François Bizot dans le noir du XIe, Le Mécano de la “General“, “viens, je vais te faire voir le film, le film des films, j’y ai emmené ma frangine et elle l’a déjà vu deux fois, je te préviens c’est long mais c’est vraiment formidable...”

 

 

Le film vraiment formidable, c’était Céline et Julie vont en bateau. Aujourd’hui, parfois, il me semble que je n’ai jamais aimé que Rivette, et le Paris de Rivette, et les villas hantées de Rivette, et Dominique Labourier et Juliet Berto suçant des bonbons magiques dans des appartements de Montmartre. Et Juliet Berto. Elle était brune, elle n’était même pas jolie, et elle incarnait tout le charme, toute la séduction, tout le mystère, toute la liberté, que moi, Lucile Colline, j’aurais voulu avoir. Dominique la Rousse et Juliet la Brune, l’une suivant l’autre pendant des heures, et se retrouvant parfois dans une villa de roman du XIXe siècle où Marie-France Pisier et Bulle Ogier jouaient des garces fantomatiques en compagnie de Barbet Schrœder beau comme un camion. Dominique Labourier et Juliet Berto incarnaient les jeunes filles des années 70-80 que nous aurions voulu devenir, Sonia et moi. Sonia aurait été Dominique Labourier et moi Juliet Berto.

 

 

J’étais Juliet Berto-Lucile dans les rues du XVIIIe et Barbet Schroeder-Marc m’entraînait à l’assaut des petites rues montantes, vers tout là-haut le haut de Paname, j’étais essoufflée mais pour rien au monde je ne l’aurais dit à Marc, je l’aurais suivi dans tous les cinémas du monde, pour voir les films qui n’en finissent pas de Rivette, pour voir Métropolis dans le plus grand silence de la Cinémathèque, pour voir ces films italiens que je n’aimais guère, avec ces belles femmes plantureuses en jupons sur des lits bancals.

 

 

Marc aimait Polanski bien sûr, Jack Nicholson le faisait frémir, il aimait Henri Fonda parce que celui-ci lui ressemblait (ce que je me gardais de dire à Marc), nous tombions amoureux de Sandrine Bonnaire, actrice toute fraîche du tonitruant Maurice Pialat.

 

 

Quand j’étais petite, j’étais amoureuse de Jean Marais. Maintenant, j’étais amoureuse des acteurs, mais je crois que j’étais surtout amoureuse des metteurs en scène. Je savais les têtes qu’avaient Rivette, Bresson, Rohmer et Truffaut. Je mourais d’envie de faire partie de la cohorte des filles renversées par François Truffaut. Dans mes rêves, un monsieur metteur en scène de cinoche avait remplacé le beau visage à la Greco de François-Régis Bastide.

 

 

On appelait le cinéma “le 7e Art“. “Viens !” me disait Marc. Il était pressé, déjà ailleurs. “Mais dépêche-toi donc, Lucile, dépêche-toi, nous allons louper la séance !” Le 7e Art nous enveloppait, nous faisait bouger, avancer, nous faisait vivre, nous servait de nourriture et d’eau. Le toit du cinéma était le toit de l’art. Les murs du cinéma pouvaient s’effondrer sans problème. A nous les aventures, les amours, les grandes histoires, les stars, les étoiles. “Viens”, me disait Marc. Je courais, ou plutôt je m’envolais, vers le rêve et les étoiles, vers le septième ciel.

 

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5 octobre 2012 5 05 /10 /octobre /2012 15:00

“Ces songeries s’emparaient de lui, l’immobilisaient et lui donnaient l’apparence d’un mangeur d’opium emporté dans sa vision. Il vivait au-dessus des nuages, la tête dans un rêve d’or. C’est là une des causes qui lui faisaient le travail si pénible.”

 

Julian Barnes, Le Perroquet de Flaubert, p163.

 

CHAPITRE I

DANS PARIS

 

 

Je quittai Conflans-Sainte-Honorine, ses péniches, ses trains de banlieue, et son Michel Rocard sinon rien. Il y avait aussi des péniches dans le Loiret, là où vivait ma grand-mère. Et il y avait des péniches aussi à Paris, me disais-je. A Paris, vivait déjà Sonia. Elle m’attendait. Finies les études qui nous avaient bouffé la tête et la vie, finis les parents, finies nos mères d’une autre époque qui nous nourrissaient trop et nous polluaient nos rêves. Nous allions être, enfin, des jeunes filles minces, des jeunes filles qui travaillaient, des jeunes filles qui s’envoyaient en l’air et qui n’avaient peur de rien. Nous allions dévorer le monde et les hommes. Pour l’instant on n’était que des petites secrétaires, mais bientôt, Sonia et moi, nous serions journalistes, écrivains, musiciennes. Nous ne nous marierions pas, nous ne ferions pas d’enfants, nous n’achèterions pas de maison, nous serions PARISIENNES ! Déjà, le beau Marc me prenait la main et m’emmenait dans tous les cinémas, à travers Paris : l’Action-Christine, l’Action-Lafayette, l’Olympic du XIVe de Frédéric Mitterrand, la Cinémathèque de Chaillot... Nous allions, nous courions, nous volions d’un cinéma l’autre. Paris c’était le cinoche. Paris c’était les rêves et les acteurs et François Truffaut et Roman Polanski. Paris c’était Marc (qui habitait encore à Conflans-Sainte-Honorine) qui mangeait vite vite un sandwich entre deux films. Nous n’avions pas le temps de manger, Buster Keaton nous attendait.

 

Sonia faisait de la guitare, à l’ombre de ses lits superposés. Elle jouait “Jeux interdits” au milieu de nos rires, nous nous foutions de sa gueule, mais ça ne faisait rien. Sonia continuait ses “Jeux interdits”, imperturbable. Il fallait bien commencer par là, avant d’être Eric Clapton. Tous me parlaient de musiques que je ne connaissais pas. Led Zeppelin, Neil Young, Higelin, Areski et Fontaine, et

Nina Hagen. Moi, j’en étais restée aux Brel et Brassens de chez mes parents, à leurs airs d’opéra, et au piano que j’avais écouté en Angleterre où j’avais été assistante. Je ne connaissais rien à rien, mais je ne faisais pas semblant de m’y connaître. J’ouvrais ma bouche toute grande comme j’en avais l’habitude, la mer aurait pu rentrer dedans, et j’ouvrais des yeux grands comme des assiettes en écoutant Nina Hagen. Je n’avais pas fini d’en ouvrir des bouches et des yeux. Je n’avais jamais prétendu connaître ce que je ne connaissais pas. Je n’étais pas une hypocrite. Ignare j’étais et je ne demandais qu’à être initiée. Et si ça ne me plaisait pas (pour l’instant par

exemple Higelin ne me plaisait pas), je le disais. Je le disais avec ma petite voix,

ma petite voix qui me poursuivrait jusqu’à la fin de ma vie, ma petite voix d’innocente, ma petite voix fraîche, terriblement sincère et parfois bien déconcertante pour mes nouveaux amis (les amis de Sonia) qui se moquaient de moi, parfois derrière mon dos, parfois devant moi. J’arrivais de Conflans-Sainte-Honorine-la Planète Mars, je débarquais de ma péniche, j’étais la copine neu-neu de Sonia qui, pauvre chérie, aurait fort à faire pour me déniaiser. J’écoutais ma petite Sonia (un mètre quarante-cinq, plus petite que moi encore) en éprouvant pour elle beaucoup d’estime. Sonia était un roc, aucune moquerie ne l’ébranlait. Son but : la musique. Sa direction : la liberté des femmes. Elle disait : “Nous, les artistes”, ce qui faisait hurler de rire Jules.

 

 

Jules avait conscience que nous n’étions rien. Des rigolos qui travaillaient dans des bureaux et qui faisaient, s’ils le pouvaient, de la guitare le soir en sortant du turbin. Le week-end, on s’égaillait, on s’éparpillait, on allait vers l’inconnu, et Marc et moi on courait au cinéma. Mais on était des employés de bureau. Enfin, Marc était encore étudiant... Avant le Haut-Commissariat-pour-les-Réfugiés, avant “Image et Son”, avant le dessin et l’art et le cinéma. Le cinéma, le cinéma toujours. Marc était un être d’exception, ce que savait Jules qui avait conscience en le rencontrant par moi qu’on ne mélangeait pas les torchons et les serviettes.

 

 

Je partis donc de Conflans pour la rue de Saintonge, Paris IIIe, métro Filles-du-Calvaire, tout près du Cirque d’Hiver qui, je ne le savais pas encore, allait jouer un grand rôle dans ma vie. Dans ma vie de “Lucile Découvre l’Existence Dans la Grande Capitale”. J’avais une petite taille mince de l’adolescente que j’étais encore, je portais des jeans et des blouses indiennes, je me maquillais les yeux, j’avais des cheveux longs auxquels je faisais de multiples petites nattes lorsque je me lavais la tête parce que juste après j’avais les cheveux tout frisés comme Angela Davis, j’étais essoufflée (l’asthme) mais pas encore assez pour ne pas courir d’un ciné l’autre, je mangeais des yaourts et des œufs sur le plat (ah ! que c’était bon les œufs, ça me rappelait toujours my dear England), je lisais Apollinaire mais pas encore Miller et Nin que Jules nous ferait lire à tous quelques années plus tard, j’ achetais mes premières pommes de terre rue de Bretagne, et je faisais installer le téléphone au 26, rue de Saintonge, ce fut la toute première chose que je fis dans mon bel appartement, installer le téléphone. C’était un téléphone gris, avec un cadran, je téléphonais à mes parents les banlieusards, je téléphonais à Sonia, je m’asseyais à côté de cette merveilleuse boîte magique qui allait me faire avoir tous les amis du monde, qui allait

m’ouvrir sur l’Europe, sur l’univers, sur le Ciel. Je POSSEDAIS un téléphone ! Un téléphone rien qu’à moi. Dans l’annuaire, à “Colline”, il y aurait moi, mon nom : Colline Lucile. J’EXISTAIS ! C’était ce qui serait le but de toute ma vie, je ne le savais pas encore, mais LE BUT, mon but : exister. A Conflans, nous n’avions pas le téléphone, mon père haïssait le monde moderne et ma mère luttait comme elle pouvait. Mes amis ne pouvaient me joindre et s’en plaignaient. Et là, au 26 rue de Saintonge, le téléphone pouvait sonner, crépiter, trépigner, jouer les commères et les héros. Allô, allô? Lucile Colline va vous répondre. Lucile Colline est là. Lucile Colline, la Parisienne, existait.

 

 

Le bel appartement n’était en fait qu’un petit deux-pièces en enfilade au-dessus d’une vieille cour pavée. J’étais entourée d’artisans juifs qui travaillaient de l’aube au soir. Mon voisin de l’autre côté repassait tout le temps. Ma concierge était une dame très noire dont le mari savait à peine lire. L’escalier qui menait à mon logis allait s’écrouler incessamment sous peu. C’était le plus bel escalier de Paris, il sentait la poussière et l’or, quand je le montais je montais vers les cieux. Cet appartement miraculeux, c’était Versailles, c’était plus certainement qu’un appartement haussmannien du VIIIe, c’était plus qu’un six-pièces au Quartier latin, c’était plus qu’une villa avec piscine au-dessus de Nice. J’habitais le quartier du Marais, pas loin du Musée Carnavalet, pas loin de mon exquise place des Vosges, pas loin de chez Victor Hugo... Qu’avais-je fait pour pouvoir avoir cet appartement-là ? Je ne le méritais pas. Sans doute serais-je un jour punie pour cette chance, pour ce miracle. Dans “Saintonge”, il y avait “songe“... et, oui c’était vrai tiens... “saint”. Saint Bonheur, je te salue !

 

 

Je quittai Conflans-Sainte-Honorine sous les grimaces de ma mère qui me dit, la bouche frémissante de dégoût, que je pouvais encore aller leur rendre visite le week-end pour lui donner mon linge à laver. C’était la première nuit. Ma toute première nuit toute seule dans mon petit lit d’enfant. Je m’endormis au comble du bonheur. Et je rêvai.

 

 

Je rêve que je dors. Le mur de la chambre à ma droite s’effondre, s’efface. Il n’y a plus de mur, simplement un grand ciel bleu-noir. Et je vois un oiseau, un grand oiseau blanc, qui s’envole vers le ciel, très haut dans le ciel, qui s’envole sans contrainte, mon bel oiseau blanc de la rue de Saintonge, Métro Filles du Calvaire, à Paris, Paris IIIe, Paris Capitale, Paris-Centre du Monde.

 

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1 octobre 2012 1 01 /10 /octobre /2012 15:30

 

Les années 80... Immédiatement on pense, 1981, l’élection de François Mitterrand. J’étais justement ce soir-là à Conflans-Sainte-Honorine chez mes parents, je ne sais pas pourquoi car j’habitais à Paris depuis deux ans. Mon père était déjà couché (oui, je sais, 20 heures c’est un peu tôt, mais c’est à cette heure-là que mon père se couchait) ; ma mère a réveillé mon père pour le lui dire. “La gauche a gagné ! “ ou “C’est Mitterrand qui a gagné !” Mon père a fait “Ah bon ?” et s’est rendormi. Aujourd’hui encore, il fait encore “ah bon ?” l’œil étonné, mais c’est pour d’autres raisons, de tristes raisons. “Ah bon ?” a donc dit mon père comme s’il n’était pas du tout concerné alors que nous votions tous les trois à gauche. Ma mère et moi, si je me souviens bien, étions très contentes. Très contentes et très étonnées. On est plutôt pessimistes dans ma famille et on croyait que la droite c’était pour toujours. A jamais. Contentes, mais finalement pas plus que ça. Mes parents n’avaient la télévision que depuis peu. D’ailleurs, mon père ne la regardait jamais, c’était réservé à ma mère dans une petite maison au fond du jardin. Une maison séparée de la maison principale. La télévision l’Ennemie du Peuple, selon mon père. Comme le téléphone. Si, si, en 1981 je vous assure ! Mon père, qui travaillait à la SNEGMA et faisait des essais sur les vibrations de moteurs d’avions, était opposé au progrès. Randonnées-randonnées, et surtout pas d’infos. Pourquoi ? Pour cause de nervosité peut-être. Mon père avait horreur du bruit (cela venait peut-être du fait qu’il avait travaillé comme ouvrier dans des ateliers très bruyants). Pauvre papa, opposé au bruit et à la foule, et vivant dans la région parisienne, et travaillant sur les moteurs d’avions.

 

Non, ma mère et moi, malgré nos opinions politiques, pas plus contentes que ça. Si j’avais été à Paris ce soir-là (et pas à Conflans) serais-je allée avec Jules Place de la République faire la fête ? Non, je suppose que non. A Nanterre, étudiante (en anglais), j’apprenais toujours le jour d’après le déroulement d’une manifestation qui avait eu lieu la veille. J’ouvrais de grands yeux et je disais : “Mais si j’avais su, je serais venue !” J’en ai ouvert de grands yeux, souvent, dans ma vie ! J’ai imité mon père : je n’ai pas eu la télévision jusqu’à trente et un ou trente-deux ans (1987), je n’écoutais pas les infos, et je n’étais jamais au courant de rien. C’est peut-être entre trente-cinq et quarante ans que j’ai enfin commencé à regarder le 20 Heures et que je me suis, curieusement, vraiment intéressée à la politique. Pendant longtemps, j’ai été vaguement proche de l’extrême-gauche, parce que j’étais entourée de gauchistes (voir la suite de ce récit), mais bon, je ne dirais pas “Rouge c’est la vie”, comme Thierry Jonquet que j’ai lu très tard. Trop rêveuse pour être politique. Trop sensible pour supporter les récits aux infos des guerres de la planète. Trop flemmarde sans doute pour essayer de comprendre les problèmes entre Israéliens et Palestiniens dont Jules m’avait parlé un soir où je passais chez lui. “Ça ne finira jamais”, m’avait-il alors dit, ce qui m’avait frappée, mais j’étais trop occupée de cinéma et de mes problèmes personnels (les boulots idiots et ma vie avec Pierre) pour essayer de décortiquer ce problème fort lointain.

 

Pas plus contentes que ça. Juste “contentes”. Cela nous étonnait surtout d’être passé de la droite à la gauche. La droite était éternelle, indétrônable, De Gaulle était encore tout proche. Ce Mitterrand et son Union de la Gauche, c’était un vêtement neuf et pas encore frippé. Même pas porté.

 

En fait, très franchement, en 1981, je m’en fichais pas mal de Mitterrand. Je savais juste que je détestais (le mot est faible) la droite et ces gens comme mon patron d’alors (je travaillais dans un tout petit bureau d’expertises en assurances). Mon patron était un catholique intégriste, homophobe, antisémite ; cela me hérissait, m’a toujours hérissée, me hérisse encore.

 

Non, les années 80 pour moi, c’était :

 

La découverte de la liberté.

 

Les cinémas, les cinémas Action de Paris, le cinéma de Frédéric Mitterrand (oui, encore un !) dans le XIXè, mon cher Action-Christine.

 

A Paris.

 

Paris, Paris, Paris !

 

Mon Beau Paris, comme disait mon cher Apollinaire. Mon Beau Paris, ma Seine, mes rues de Paris, mon atmosphère de Paris, le métro qu’on prenait pour aller chez les uns et les autres. Paris, Paris, Paris...

 

La rue de Saintonge, la rue Lécluse.

 

Paris !

 

La liberté, le cinéma, les acteurs, le cinéma américain des années 40-50, le Film Noir, Roman Polanski, Fellini, Bertrand Blier, Truffaut, Rivette, Rohmer, les frères Taviani, Céline et Julie vont en bateau, Juliet Berto, Neige, Bresson (quoique déjà passé pour moi, “Le Diable probablement” c’était ma Maîtrise d’anglais, 1977), E la nave va, l’irritant Jacques Doillon, “Diva” du petit nouveau Jean-Jacques Beineix : ce sont les premiers noms qui me viennent.

Le cinéma, mon cher cinéma. Le cinéma auquel on pense en se réveillant le matin, auquel on pense en étant secrétaire pour des réacs imbéciles et bornés, le cinéma où l’on va le soir. On mange vite quelques pâtes et hop ! on va au cinoche. On y va, on y court, on mange, on boit, on vit, on rêve avec le cinéma.

Je n’ai pas d’argent, je souffre déjà de pauvreté, l’argent va au cinéma, pas à la nourriture.

On n’est pas très riches, tous. On s’en fout si je me souviens bien. On va au cinéma. Le samedi, de temps en temps, on va à la Crêpe Carrée.

 

La Crêpe Carrée, Paris.

 

La rue de l’Abbé-Carton, XIVè.

 

Ma jupe bleu ciel indienne que m’a donnée Sonia. Le corsage blanc décolleté, en dentelles, que ma mère m’a rapporté du Tyrol. (On voit que déjà je ne dépense personnellement pas beaucoup de sous pour mon habillement.)

Ma veste beige en velours côtelé que j’ai portée des années : peut-être toutes ces années à Paris justement ? De 1980 à 1987. Je m’en fous des fringues. Je suis habillée en rêve par Ava Gardner, Gene Tierney, Carole Laure et bientôt Fanny Ardant. Je ne me vois pas. Je vole de par les rues de cinéma en cinéma, ma robe bleu ciel indienne au vent de mon Beau Paris. Jane Alderton, l’été 1980, me photographie devant la fontaine de l’Observatoire : c’est ma photo de moi préférée, il n’y en aura jamais d’autre.

 

Je suis jeune et jolie. Moi, jolie ! Jusqu’à l’âge de vingt ans, j’ai été persuadée que j’étais laide, suite à des moqueries en classe de Seconde. Je le croirai en fait jusqu’à la fin de ma vie (mais aujourd’hui ça n’a plus aucune importance), mais il y a là, cet instant magique, Joëlle vingt-cinq ans, assise devant les chevaux de l’Observatoire, dans sa robe indienne bleu ciel et son corsage blanc. Joëlle jolie pour l’éternité.

 

Les années 80. Gabriel Garcia Marquez Prix Nobel de Littérature en 1982. Jules m’offre “Cent ans de Solitude” que je ne finirai jamais. Son écriture, l’écriture de Jules, sur la page des dédicaces. Je vous la recopierai au cours de ce récit. Mon Jules, mon cher Jules, notre Jules, Jules l’Ami. Jules qui nous fait lire “la Crucifixion en rose” d’Henry Miller. Sexus, Plexus, Nexus. Nos lectures de jeunesse : Miller, et puis donc Anaïs Nin. La ravissante Anaïs Nin avec un camélia dans les cheveux (aujourd’hui encore je la vois avec ce camélia, je ne sais pas si c’est juste un rêve). Et puis “le Parfum” qui sort en 1985. Jean-Paul et Brigitte me l’offrent et je le fais lire à tout le monde. On n’en finit pas de parler de Jean-Baptiste Grenouille. Je frémis encore en pensant aux pages finales de ce livre étonnant.

 

Henry Miller Premier Beatnik, enfin notre premier Beatnik à nous. Jules bien sûr, au fait de tout (je n’ai pas du tout conscience à l’époque des courants de pensée que nous représentons, de notre côté Rock And Roll, de notre côté Fante-Hammett-Led Zep, des Hippies que nous prolongeons languissamment, d’une gauche très à gauche mais tout de même pas très énervée) me parle de William Burroughs. William Burroughs ? Ça, c’est pas pour Joëlle, me dis-je.

Miller, Anaïs, la drogue, les pétards (que je NE VOIS PAS, je vous le redirai plus tard), Jean-Baptiste Grenouille, Charlie Hebdo et les chroniques de Desproges, le premier kilo de patates que j’achète moi (moi, pas mes parents) rue de Bretagne, les dernières années de Truffaut (mais nous ne le savons pas, JE ne le sais pas, j’en pleurerais), ce terrible film de Brian de Palma où il y a “cette” scène dans un ascenseur, Marc et “Céline et Julie...”, Jules et Burroughs, Pierre et ses cigarettes qu’il roule près de la Seine... Paris, ô Paris, mon beau Paris.

 

Mes années 80 commencent avec “Diva” de Jean-Jacques Beineix et se terminent avec Leos Carax, “Mauvais Sang”. Oui, c’est exactement ça : cela commence par un air d’Opéra, glorieux, et cela se termine avec l’apparition du sida.

 

 

Alors, je quitte pour toujours “mon Beau Paris”.

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