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Biographie De L'auteur

  • : Le blog de Joëlle Carzon écrivain du Loiret
  • : Ce blog est destiné aux écrivains et aux lecteurs qui aiment romans et poésies. Il présentera tous les écrits et toutes les activités de Joëlle Carzon, auteur de poèmes et romans. Ce blog n'est pas destiné à recevoir des messages violents, ou politiques, ou religieux. (Suite à un messages troublant reçu ce jour : 25/12/12)
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2 décembre 2012 7 02 /12 /décembre /2012 09:04

CHAPITRE V

Le Chagrin et la Pitié

 

            Deux ans après, j’étais chez Marc à Levallois, métro Louise-Michel, là où il habita au moins dix ans. Je me revois sur son lit d’enfant (combien de fois ai-je couché, chastement, sur ce lit ?), assise les jambes croisées comme d’habitude, Marc debout m’écoutant, vaquant à ses occupations de maître des lieux. De la fenêtre de son appartement, on pouvait voir la tour Eiffel au loin. Quand nous sommes partis en 1987, Pierre et moi, on travaillait à nous cacher notre chère tour Eiffel (de nouvelles constructions) de la fenêtre de Marc.

 

-         Non, non, je n’aime pas ce film, disais-je, non, je ne peux pas accepter ça !

 

Accepter quoi ? « Le Chagrin et la Pitié » de Marcel Ophuls (le fils du grand Max, de « Madame de… », certainement un de mes films préférés), film de 1971 qui semblait être ressorti en 1981, puisque Ophuls écrivait dans Le Monde :

 

            « Le film a bénéficié d’une exploitation démagogique, d’un malentendu délibéré à propos de sa portée politique. Il n’est antigaulliste que dans la mesure où il conteste le mythe de la grandeur française –tout comme le mythe communiste du peuple en marche. Il propose une autre perception de l’histoire, celle qui m’intéresse, qui s’appuie sur des comportements individuels, qui s’interroge sur la mémoire collective. LE CHAGRIN ET LA PITIE prête à des polémiques moins par son contenu que par sa construction. Il ne s’agit pas d’un simple collage de documents et d’interviews, mais d’un récit dramatique, réalisé en salle de montage, à partir de ces documents et interviews. » (Le Monde, 18/8/81 –Dictionnaire du Cinéma, Jean Tulard.)

 

-         Alors tu n’aimes que les héros de la Résistance dans les films, dit Marc, calme et en souriant. Tu ne veux pas qu’on te dise le contraire ?

-         Je ne peux pas, JE NE PEUX PAS croire que les Français aient tous été si mauvais. Ils étaient bien quelque part, hein, les héros ?

-         Peut-être, disait Marc sans se mouiller.

 

 

Est-ce que je croyais aux héros ? Est-ce que Marc et moi étions aussi naïfs que nous le paraissions parfois ? En tout cas, ce n’était pas une réaction de droite (toute la France a résisté, vive De Gaulle !), moi qui avait voté Mitterrand, moi qui étais la suiveuse de mes amis Charlie-Hebdistes, anticonformistes, Led Zep-Higelin-Fontaine-Desproges.

 

Nous (Marc, Sonia, Jules, Patrice et Nelly… Pierre ne votait pas) avions tous voté Mitterrand, mais nous n’en parlions pas. Nous ne parlions jamais politique, en tout cas pas de celle-là. Je me souviens vaguement qu’il y eut des gouvernements Maurois, Rocard, Edith Cresson, mais nous n’en parlions pas. Si, avec Jules un jour, nous  avions parlé d’Edith Cresson parce qu’elle avait dit que tous les Anglais étaient plus ou moins homosexuels… ou avait-elle dit réellement cela ? En tout cas, nous nous étions esclaffés avec Jules : « Quelle gaffeuse, celle-là ! » ; on en avait ri. Avec Jules,

même si c’était un sujet qui nous touchait de près, on finissait toujours dans les rires.

 

Maurois, Rocard and Co nous passaient complètement au-dessus de la tête.

 

Mais, même gauchiste, Le Chagrin et la Pitié, non, ça ne passait pas. Je reste à jamais traumatisée par des descriptions de tortures de femmes faites dans ce film (racontées en fait par des témoins, tortures des Nazis bien sûr).

 

Il y eut aussi « Blanche et Marie » avec Miou-Miou, et Marc me dit :

 

-         De vieilles femmes torturées, non, on n’a pas l’habitude !

 

     Nous étions encore une génération hantée par la guerre 39-45. Nos parents avaient souffert de la faim en cette période, ils avaient vécu l’Exode avec leurs propres parents. Enfin, c’était plus compliqué que ça. Pendant l’Exode, ma mère était dans un préventorium sur la Côte Basque et ma grand-mère coincée à Châlette-sur-Loing avec mon arrière-grand-mère qui n’avait pas voulu partir.

 

     Ma grand-mère et sa mère étaient toutes les deux pétainistes. Oui, je savais pertinemment cela dans les années 80 et je nous revois un jour, mon adorée grand-mère et moi, devant la télé à Châlette. Nous ne parlions jamais politique elle et moi. Nous devions très bien savoir que nous ne votions pas pareil. Et nous nous aimions trop. François Mitterrand apparut sur l’écran. Je ne sais pas pourquoi, je dis :

 

-         Je ne l’aime pas cet homme-là. Je ne l’ai jamais aimé.

-         Moi non plus, dit ma grand-mère. Il n’inspire pas confiance.

     Et je me sentis chaleureusement proche de ma grand-mère. Comme si nous venions de dire quelque chose de très important. Mais c’était comme ça, en passant.

     Et ma grand-mère avait admiré Pétain. Et ça ne me plaisait pas du tout.

 

 

     Il y avait eu « Les Guichets du Louvre » de Michel Mitrani quelques années auparavant, avec les beaux yeux de Christine Pascal. Christine Pascal sur un pont à Paris, à la fin, qui disait : « Je m’appelle Jeanne. » Christine Pascal qui se défenestra en 1996.

 

            Il y eut « Shoah » en 1985, quelques années après la scène dont je parle à Levallois. D’ailleurs dans ma tête pas très solide, il y eut toujours une confusion entre le film d’Ophuls et celui de Lanzmann. (Il n’y a pas aujourd’hui -2012- de référence à Claude Lanzmann dans « le Dictionnaire du Cinéma » de Jean Tulard). De même que je ne réussis jamais, dans les cinémas de Paris des années 80 où l’on repassait ce film, à entrer dans une salle voir « Le Locataire » de notre Polanski adoré, à Marc et moi, de même je ne réussis jamais à voir le fameux « Shoah ».

 

            Ce « roman » se passe entre la sortie du « Dernier métro » (1980) et la sortie de « Shoah » de Lanzmann. Il faut vraiment croire que nous baignions dans les souvenirs cachés de la guerre 39-45. Mitterrand justement. Mitterrand pas encore montré aux côtés de Pétain. Mitterrand que ma grand-mère (elle aussi s’appelait Lucile –ou je m’appelle Lucile comme elle) et moi n’aimions pas.

 

            Marc allait me raconter un jour (très tard dans notre amitié) que son grand-père avait été collaborateur et que des troubles psychiques étaient chez lui venus de cette histoire.

 

            Autour de nous, Patrice, Jean-Baptiste et Pascale* (que Jules m’avait fait rencontrer ; ils habitaient dans le XVIIè près de la rue Lécluse, ma deuxième rue à Paris), Mathilda (une amie de la fac de Nanterre) étaient juifs.

 

            Mais nous n’en parlions pas. « On me dit que des juifs se sont glissés dans la salle… » « Tous les archevêques de Paris sont juifs », disait notre étonnant Desproges (Monseigneur Lustiger était alors archevêque de Paris).

 

            Marc ne parlait pas de son grand-père collaborateur qui avait mis en péril la vie de sa famille à la Libération. Nos amis étaient juifs, et nous n’en parlions pas.

 

            De quoi parlions-nous entre vingt-cinq et trente ans dans les années 80 ? De Rohmer, de Rivette, de Truffaut, et de Proust (Jules et moi faisions de longues tirades sur « la Recherche » que nous étions très fiers d’avoir lue).

 

            De quoi parlions-nous donc ?

 

            Pas de Mitterrand et de socialistes en tout cas.

 

            On voyait la tour Eiffel de partout. C’était Paris. C’était merveilleux.

 

 

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  • Jean-Baptiste nous en parla UNE fois (à Marc et moi, ou à Jules et moi ?), rue des Dames, à l’entrée ou à la sortie du « Nuage Bleu », et nous dit qu’une grosse partie de sa famille avait disparu « en fumée » (tels furent les mots de JB) dans les camps. Cela prit à tout casser entre trois et cinq minutes (ou moins ?). Je dis quelque chose du genre : « Oh la la ! » et nous rîmes avec gêne. Et c’est tout.

Une autre fois, Pascale, sa petite amie, me dit qu’elle était également juive. Elle riait ( des rires, toujours).

Et moi je dis : "Ah bon ? Toi aussi ?" Et, encore, cela s'arrêta là.

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